Pour l’anthropologue Jonathan Ravat, directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot, les violences révèlent des fractures sociales, des injustices et un sentiment d’exclusion. Au-delà du retour au calme, il appelle les responsables politiques à agir sur les causes profondes de ces tensions.
Diriez-vous que l’affaire Elodie Thomas a été le catalyseur des actes de violence et de vandalisme de la semaine dernière ?
Il faut d’abord regarder l’événement tragique qu’a vécu Élodie Thomas, en tenant compte de sa situation, de sa famille et de ses proches. Il ne faudrait pas d’emblée la présenter comme un catalyseur, au risque de la rendre responsable de quelque chose qui la dépasse. Il faut ensuite analyser les autres événements et les facteurs susceptibles d’expliquer ces débordements. Peut-on identifier des faits antérieurs ? Ma réponse est évidemment oui.
Depuis 40 ans, notre système politico-économique produit de la croissance, mais engendre aussi des inégalités et des injustices. Ce système, que l’on pourrait qualifier de néolibéralisme, a des effets particulièrement marqués dans un petit pays comme le nôtre. Nous sommes dans une course au matérialisme : il faut produire, gagner de l’argent, parfois en cumulant deux ou trois métiers.
À cela s’ajoute un système politique qui nourrit les frustrations, notamment à travers un sentiment d’impunité et une perception de deux poids, deux mesures. Il existe une crise entre les élus et ceux qu’ils représentent. Les difficultés d’accès aux services essentiels, à l’eau potable et à une alimentation de qualité aggravent la situation. À un moment donné, certaines personnes n’en peuvent plus.
Les réseaux sociaux et WhatsApp ont-ils amplifié cette colère ou contribué à la déformer ?
Les deux sont possibles. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) jouent un rôle d’accélérateur. Elles permettent de toucher un maximum de personnes et facilitent les mobilisations. Celles-ci peuvent aussi être commanditées par des groupes organisés, des associations de malfaiteurs ou des réseaux criminels. C’est tout à fait possible. Par ailleurs, les TIC offrent de nombreuses possibilités de déformer la vérité et les faits, comme l’illustre le phénomène des fake news.
À quel moment la contestation sociale peut-elle basculer dans la violence ? Que révèle la participation de mineurs aux actes de destruction ?
C’est précisément ce qui complique la situation. Certaines personnes confrontées aux inégalités, à l’impunité et aux injustices peuvent atteindre un point de rupture et considérer, malheureusement, la violence comme le seul moyen d’action.
D’autres peuvent instrumentaliser la situation, organiser une violence gratuite ou en accentuer l’intensité pour déstabiliser des institutions ou la société, ou encore profiter de l’occasion pour se livrer à certains trafics. On n’est alors plus simplement dans une contestation politico-sociale, mais dans un amalgame qui brouille tout.
Il ne faut pas oublier les enfants. Ce qui se passe n’épargne pas les jeunes, y compris dans le système éducatif. Ils peuvent être les victimes d’un système défaillant, voire des victimes de victimes. Certains se retrouvent embrigadés dans une spirale qui les dépasse. C’est alarmant, car ils ne sont pas eux-mêmes responsables de cette situation.
Le Premier ministre a évoqué une possible coordination par des réseaux de drogue. Cette explication vous paraît-elle suffisante ?
Je dirais qu’elle est possible, mais partielle. Nous savons qu’il existe des groupes mafieux impliqués dans le blanchiment d’argent, la corruption et différents trafics. Compte tenu de l’ampleur du trafic de drogue dans le pays et dans l’océan Indien, il existe une véritable capacité d’organisation. Je ne serais pas étonné que celle-ci soit aussi mise au service de l’instrumentalisation de la violence.
D’autres groupes peuvent également être téléguidés par des secteurs d’influence, des clans ou des partis. Il n’y a donc pas nécessairement que des réseaux de trafiquants.
Le Premier ministre est tenu au secret et ne peut dire que ce qu’il peut et veut révéler, notamment si des enquêtes sont en cours. Il a néanmoins le mérite de rappeler que les bandes organisées, en particulier celles liées à la drogue, constituent une réalité.
Les affrontements ont mis en évidence une relation dégradée entre une partie de la population et la police. Comment l’expliquez-vous ?
Il faut éviter les généralisations. Dans certains endroits, la coopération avec la police est remarquable, notamment grâce aux citoyens qui entretiennent des relations avec les policiers dans le cadre des neighbourhood watch. Ailleurs, des ruptures peuvent survenir.
La police est aussi, à mon avis, l’incarnation du bouc émissaire par excellence. Pour reprendre les travaux de René Girard, l’uniforme devient un point de cristallisation de la haine, de la colère ou de la violence collective. Il est parfois commode de désigner une bête noire pour canaliser ces sentiments. Cette bête noire peut porter un uniforme bleu ou vert.
Le même mécanisme peut s’étendre aux bâtiments et aux installations. Un poste de police ou un réverbère est un bien public, tandis qu’un commerce peut relever du bien privé. Ces distinctions sont importantes, même si s’en prendre à des structures inertes constitue un prolongement de cette expression de la violence.
Au-delà de la police, cette crise traduit-elle une perte de confiance envers les institutions ?
Je parlerais d’abord d’une crise de l’exemplarité. De nombreux élus n’incarnent pas nécessairement l’exemple que la population attend d’eux. Lorsqu’un décalage est perçu entre la vie publique des élus et celle de leurs mandants, une crise peut survenir.
Cela va de pair avec le manque de performance de certaines institutions lorsqu’elles ne remplissent pas pleinement leur mission. Le problème de l’eau dépasse ainsi la seule perception des autorités chargées de sa distribution. Il existe des facteurs climatiques et géologiques, mais je ne pense pas que tout ait été fait.
Nous risquons de connaître ce que le pape François a appelé une troisième guerre mondiale « par morceaux », dont l’eau constitue évidemment l’un des enjeux.
Vous distinguez le bien public du bien commun. Comment cette distinction s’applique-t-elle à la pénurie d’eau ?
Le bien commun est davantage que le bien public. Pour moi, le véritable bien commun, c’est la République : nous nous réunissons autour d’une délibération commune et reconnaissons quelque chose qui nous dépasse.
Les biens publics et privés devraient contribuer à rendre ce bien commun tangible. Mais lorsque les inégalités, l’impunité et les injustices perdurent, ces biens peuvent devenir des biens tribaux, appropriés par des cliques ou des clans. D’autres personnes en sont alors exclues ou ont le sentiment de l’être.
L’eau est un bien commun par excellence, au même titre que l’air, la mer et les océans. Si elle est mal gérée ou accaparée au profit de certains, elle peut devenir un bien tribal. L’exclusion, réelle ou ressentie, est particulièrement grave lorsqu’elle touche l’eau, dont personne ne peut se passer. Cette perception peut entraîner des débordements.
Peut-on parler de récupération politique de l’affaire Thomas ?
Dans cette affaire, les autorités ont mobilisé des moyens importants pour venir en aide à la victime, avec notamment l’aide de l’Inde. Il y a donc eu des prises de responsabilité. Les responsables ne soupçonnaient probablement pas que la situation prendrait une telle ampleur.
Il peut exister chez certains une volonté de récupération politique. Mais tout se jouera dans la suite. Si tout s’arrête une fois la violence éteinte, il ne s’agira que de récupération. Si les responsables cherchent à comprendre ce que ces événements nous apprennent et à agir en conséquence, nous pourrons parler de responsabilité politique. Il faut passer de la récupération politique à la responsabilité politique.
Quels rapprochements peut-on établir avec les événements de 1968 et de 1999 ?
J’établirais un rapprochement entre 1968, 1999 et 2026. Il y a eu environ trente ans entre les deux premiers événements, puis presque trente ans jusqu’à aujourd’hui. Je ne veux pas être un oiseau de mauvais augure, mais il faut souligner cette proximité temporelle.
Ces trois phénomènes restent distincts. Une analyse sociologique approfondie serait nécessaire pour étudier leurs dynamiques respectives. Ils présentent néanmoins certaines analogies, notamment le recours à la violence contre un bouc émissaire incarnant l’État. Cela nous rappelle que notre République n’est pas à l’abri de tels débordements.
Il faut aussi reconnaître qu’une dimension ethnico-culturelle ou ethnico-religieuse peut exister. Mais réduire toute l’analyse à ces facteurs reviendrait à tomber dans certains pièges. Les inégalités, la pauvreté, l’exclusion et la misère doivent également être prises en considération. Des travaux présentés par notre République à différentes instances de l’ONU montrent que certaines fractions de la population, notamment les Créoles, sont parfois particulièrement exposées à la pauvreté et à la misère. Ces facteurs ne peuvent être les seuls éléments de l’analyse, mais ils ne doivent pas non plus être écartés.
Quelles mesures concrètes faudrait-il privilégier pour restaurer la confiance et éviter que ces violences ne se reproduisent ?
Le 17 octobre est la Journée mondiale du refus de la misère et la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté. J’aimerais que le gouvernement et l’État profitent de cette occasion pour renforcer leurs efforts, non seulement contre la pauvreté, mais surtout contre la misère. Ce ne sont pas les mêmes phénomènes. Nous parvenons à toucher les personnes en situation de pauvreté, mais pas nécessairement celles qui vivent dans la misère. Ces dernières, pas toujours mais souvent, expriment leur détresse à travers les problèmes que nous observons.
Il faut également s’attaquer à la pauvreté collective. Dans certains quartiers, les conditions de vie sont difficiles en raison de la promiscuité, du trafic de stupéfiants et de la discrimination. De nombreuses initiatives sont déjà menées par les ONG, les institutions publiques et les organismes parapublics, mais il faut aller plus loin avec des programmes de développement communautaire.
J’aurais souhaité qu’une nouvelle politique de développement communautaire soit élaborée, par exemple à travers une consultation nationale. Il s’agirait d’apporter une réponse collective, avec la participation de l’État, aux situations de pauvreté qui touchent certains quartiers. Rebaptiser une cité en résidence ne suffit pas à produire des résultats concrets.
Il faut aussi avoir le courage politique de prendre en considération les recherches et les données disponibles sur la drogue. La dépénalisation du gandia permettrait, selon moi, de casser le trafic de drogue synthétique et les circuits qui l’alimentent, ainsi que leurs répercussions sur les populations ciblées, y compris les mineurs.
Ces pistes peuvent sembler éloignées les unes des autres, mais tout est lié. Des mesures isolées, une approche de type patchwork, ne permettront pas de sortir de la répétition des mêmes problèmes.
Il faut également débattre de la cherté de la vie, notamment de l’accès à des produits de base de qualité à des prix raisonnables. Enfin, il serait utile de réfléchir à la manière de travailler avec Business Mauritius, notamment à travers ses trois commissions de travail. L’entreprise ne devrait pas être uniquement un lieu de profit, mais aussi un lieu de vie, sans être gangrenée par les inégalités. Nous avons besoin d’une approche holistique, multisectorielle et multidimensionnelle si nous voulons faire avancer le bien commun.
