SENEGAL-ECONOMIE-EDITION
Dakar, 24 oct (APS) – Le système commercial multilatéral (SCM) peut redevenir un instrument de coopération et de paix, si l’Organisation mondiale du commerce (OMC) trouve une solution à son propre blocage, continue à faire respecter les règles de négociation et prend en compte les défis spécifiques de certaines régions du monde, soutient l’enseignante-chercheuse Awa Ba, docteure en droit public et spécialiste du droit du commerce international, dans un essai publié par L’Harmattan Sénégal, ‘’Les négociations commerciales multilatérales’’ (388 pages).
Dans ce livre basé sur une solide recherche documentaire consacrée au SCM, Mme Ba procède à un diagnostic profond et rigoureux des obstacles au développement du commerce dans le monde et ébauche des solutions au blocage de l’OMC.
‘’C’est bien l’OMC qui a posé les fondamentaux du libre-échange moderne […] L’OMC a contribué à faire du commerce un levier de développement et d’amélioration du niveau de vie des populations […] L’OMC a largement contribué au renforcement de l’économie mondiale, à l’essor du commerce international, à l’augmentation des investissements, à la création d’emplois et à la hausse des revenus dans de nombreux pays’’, reconnaît-elle.
L’enseignante-chercheuse constate que, malgré ces acquis, l’instance chargée de faire appliquer les règles du commerce entre les États ‘’souffre, aujourd’hui, d’un blocage majeur’’ : ‘’l’enlisement du cycle [de négociations] de Doha pour le développement, en raison d’un agenda commercial incertain et de l’absence d’un calendrier crédible’’.
‘’Il semble que l’OMC peine à s’adapter au nouveau contexte des politiques économiques internationales […] L’impasse du cycle de Doha laisse les observateurs sceptiques quant à l’issue des négociations commerciales multilatérales’’, analyse Mme Ba dans cet essai tiré de sa thèse de doctorat soutenue à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Elle examine les causes de l’effondrement des négociations commerciales au sein de l’OMC. Un exemple : les divergences entre les États-Unis d’Amérique et les pays producteurs de coton en Afrique.
La spécialiste du droit du commerce international énumère d’autres causes de l’enlisement du SCM : l’accaparement des marchés agricoles par des corporations et de puissants lobbies, les mesures protectionnistes prises par de nombreux pays et organisations régionales en guise de politique environnementale et sanitaire, etc.

En bref, ‘’les obstacles sont nombreux. Et l’OMC […] semble ignorer les défis commerciaux spécifiques à l’Afrique’’, relève Awa Ba. Elle estime, toutefois, qu’‘’il serait injuste de faire porter à l’OMC […] la responsabilité de ses dysfonctionnements sans pointer du doigt les États les plus puissants, en particulier [ceux de] l’UE (Union européenne) et les États-Unis d’Amérique, qui violent allègrement les règles qu’ils ont pourtant contribué à établir’’.
Mme Ba observe que ‘’les États africains se montrent souvent plus respectueux des règles de l’OMC que les grandes puissances, qui n’hésitent pas à enfreindre ces mêmes règles’’.
L’enseignante rappelle que cette institution ‘’a le devoir d’accompagner l’Afrique dans sa quête de développement économique’’ et de ‘’décourager les pratiques nuisibles au commerce africain’’.
‘’L’OMC devrait protéger les plus faibles face aux plus forts’’, écrit-elle en évoquant l’obligation pour l’Afrique de ‘’se réorganiser pour attirer davantage d’IDE (investissements directs étrangers) et développer ses industries’’.
Awa Ba propose que la ZLECAf, la zone de libre-échange continentale africaine, adhère à l’OMC ‘’en tant que membre à part entière, à l’image de l’UE’’. ‘’Cela lui permettrait d’avoir un poids réel dans les négociations et d’influencer les règles sur le dumping et les subventions.’’
L’enseignante-chercheuse constate que l’OMC, une organisation ‘’de plus en plus contestée’’, est confrontée à de nombreuses ‘’tensions’’, dont la récente guerre commerciale sino-américaine – la guerre des tarifs douaniers notamment – et la dérégulation des relations commerciales internationales.
Éviter ‘’la violence et les menaces qui ne résolvent rien’’
‘’L’OMC a un rôle crucial à jouer […] Pour y parvenir, elle doit incarner une institution équilibrée, impartiale et contraignante. Son mode de fonctionnement doit être revu, notamment la règle du consensus, qui bloque trop souvent les avancées’’, suggère Mme Ba. Elle estime que cette organisation, ne pouvant plus se contenter du rôle d’‘’arbitre passif’’, doit ‘’réguler activement le marché, au lieu de le laisser entièrement aux mains des acteurs privés’’.
‘’Les États aussi doivent apprendre à contenir leur soif d’hégémonie. Autrement dit, le commerce mondial doit être assaini. Cela passe par une application rigoureuse du droit, capable de remettre chacun à sa place, et par un retour du politique dans les affaires économiques’’, propose l’essayiste.
Elle préconise un ‘’rééquilibrage stratégique des règles du jeu’’ du SCM et pense qu’‘’il est […] urgent de revenir à la table des négociations, de promouvoir une pensée stratégique fondée sur le dialogue, d’écarter la violence et les menaces qui ne résolvent rien’’, d’autant plus que ‘’le commerce, lorsqu’il est bien encadré, peut redevenir un instrument de coopération et de paix’’.
‘’Malgré ses belles règles, le système commercial multilatéral est confronté à beaucoup de difficultés : un enlisement des négociations commerciales, qui résulte d’un affaiblissement des règles’’, résume Awa Ba dans une interview accordée au site d’information Seneweb.
‘’Il faut revoir ces règles […] Les arguments par lesquels on tente de maintenir l’OMC sont plus importants que ceux avec lesquels on essaie de la faire disparaître’’, soutient-elle.
Le professeur de droit public et de science politique Babacar Guèye, auteur de la préface du livre et directeur de la thèse d’Awa Ba, pense que ‘’l’ouvrage [paraît] à un moment où l’Organisation mondiale du commerce […] traverse sans doute la crise la plus profonde de son histoire’’.
‘’Un ouvrage sérieux, rigoureux et ambitieux’’
‘’Le blocage du cycle de Doha, les difficultés du mécanisme décisionnel fondé sur le consensus, la paralysie de l’organe d’appel, la prolifération des accords commerciaux régionaux et la résurgence de politiques commerciales unilatérales interrogent la capacité du système commercial multilatéral à continuer d’incarner l’intérêt collectif mondial’’, analyse M. Guèye.
‘’L’une des principales qualités de ce travail (le livre de Mme Ba) est précisément de ne pas réduire cette crise à une simple difficulté technique de négociation. L’auteure montre avec pertinence que les difficultés contemporaines du système commercial multilatéral traduisent une transformation beaucoup plus profonde des structures de l’ordre international’’, reconnaît son directeur de thèse.
Babacar Guèye est d’avis que ‘’l’intérêt majeur de cette recherche réside dans sa capacité à articuler plusieurs niveaux d’analyse […] trop souvent étudiés séparément’’.
L’auteure ‘’restitue avec rigueur la généalogie historique du système commercial multilatéral [et] mobilise avec intelligence les apports du libéralisme économique, des théories de l’interdépendance, des analyses institutionnalistes et des réflexions contemporaines relatives aux transformations du multilatéralisme’’, écrit M. Guèye.
‘’Mme Awa Ba livre un ouvrage sérieux, rigoureux et ambitieux. Elle y fait preuve d’une remarquable maîtrise documentaire, d’une réelle capacité d’analyse et d’un sens critique qui mérite d’être salué. Cette étude apporte une contribution significative à la compréhension des transformations contemporaines du commerce international et […] constitue désormais une référence utile aussi bien pour les chercheurs que pour les praticiens du commerce international, les diplomates, les décideurs publics et les étudiants’’, assure le professeur de droit public et de science politique.
ESF/MTN
