Par AMISH BOODHOO
Pendant que les familles remplissent des seaux, l'agriculture utilise cinq fois plus d'eau que tous nos foyers réunis, souvent sans payer un sou. Et le gouvernement veut dessaler la mer.
« Dilo pou arrete 9 hr.» Il y a plus de vingt-cinq ans, Nitish Joganah en faisait une chanson. Tout le pays la fredonnait. Aujourd'hui, elle n'a plus rien d'une chanson : c'est le programme de la CWA. Dans des milliers de cuisines, on remplit les cuvettes avant que le robinet ne tousse et ne s'arrête.
À quelques kilomètres de là, une rivière descend du plateau. Elle coule toute la nuit. Son eau ne va pas dans ces cuisines.
À qui va-t-elle, alors ?
Pour le comprendre, il faut remonter à 1863.
Cette année-là, Maurice vit de la canne, et une loi est votée pour organiser l'eau de l'île : la Rivers and Canals Act. Elle dit que les rivières appartiennent à tous. Puis, deux lignes plus loin, que les propriétaires des terres qu'elles traversent peuvent en utiliser l'eau à l'exclusion de tous les autres. La Cour suprême fixe la part de chacun.
Cette loi est toujours là. Elle a plus de 160 ans.
Combien d'eau cela représente? Selon les derniers comptes nationaux de l'eau, l'agriculture a utilisé 376 millions de mètres cubes en une année. Tous les foyers du pays réunis, 73 millions.
Relisez ces deux chiffres. Cinq fois plus.
Les agriculteurs ont besoin d'irriguer, c'est normal, et le petit planteur dépend de l'eau autant que n'importe qui. Mais lui passe souvent par les réseaux de l'Irrigation Authority, l'organisme public qui gère l'irrigation des petits planteurs. Les grandes propriétés sucrières, elles, puisent une bonne partie de leur eau grâce à ces vieux droits. Et selon des ingénieurs mauriciens, elles le font sans payer de redevance.
Pendant ce temps, la CWA, elle, perd de l'argent sur chaque litre qu'elle livre : elle produit le mètre cube à Rs 24 et le vend Rs 14. Et quand la sécheresse arrive, elle en est réduite à demander aux propriétés sucrières de bien vouloir retenir leur eau d'irrigation. L'État demande la permission d'utiliser une eau qui, sur le papier, lui appartient.
Un registre que personne n'a vu
En 2024, une nouvelle loi est enfin votée : la Water Resources Act. Elle oblige à enregistrer tous ces vieux droits d'eau. Une Commission doit en tenir le registre. Et la loi prévoit que l'intérêt public peut justifier de les revoir.
Un vrai progrès. Sauf que deux ans plus tard, son contenu n'a, à ma connaissance, jamais été rendu public.
On ne sait pas combien de droits ont été enregistrés. On ne sait pas pour quels volumes. Et surtout, on ne sait pas combien de ces droits sont attachés à des terres où plus personne ne plante de canne, des terres devenues des villas, des complexes, des projets immobiliers.
Alors faisons un calcul sur un coin de table, juste pour se faire une idée.
Imaginons que seulement une goutte sur dix de l'eau agricole puisse revenir aux foyers. Environ 37 millions de mètres cubes. C'est la moitié de toute l'eau potable que le pays boit en une année.
Au prix où la CWA produit l'eau aujourd'hui, ça vaut près de Rs 900 millions par an. Et si on devait remplacer cette même eau en dessalant la mer, la facture monterait à près de Rs 3,7 milliards par an.
Ce calcul est volontairement simple. L'eau d'irrigation devrait être traitée avant d'être bue, et une partie va aux petits planteurs. Mais l'ordre de grandeur est là. Et il pose une question gênante : pourquoi parler de milliards pour fabriquer de l'eau avec la mer, avant même de savoir combien d'eau douce dort dans des droits que personne n'utilise?
Parce que oui, c'est le plan.
L'eau ne grimpe pas comme Spiderman
Le gouvernement prépare une grande usine de dessalement dans le Nord, alimentée au solaire, capable de produire jusqu'à 50 000 mètres cubes par jour. On nous cite Singapour. On nous cite Dubaï. Sauf que Maurice n'est ni l'un ni l'autre.
Là-bas, les gens vivent au bord de la mer, sur un terrain plat, et l'usine est à côté de chez eux. Aux Émirats, en plus, l'énergie coule à flots et ne coûte presque rien.
Chez nous, une grande partie de la population vit sur le plateau, à Curepipe, Vacoas, Quatre-Bornes, Rose-Hill. Là où les coupures font le plus mal. Une usine de dessalement, elle, se construit forcément au bord de la mer, au point le plus bas de l'île. Et l'eau ne grimpe pas toute seule comme Spiderman. Pour la monter jusqu'au plateau, il faudrait la pomper jour et nuit, avec de l'électricité qu'on produit à plus de 80 % avec du charbon et du fioul importés, payés en dollars.
L'eau des rivières fait exactement l'inverse. Elle naît sur le plateau et descend toute seule. Gratuitement.
« Mais l'usine est prévue dans le Nord, au bord de la mer, il y a peu à pomper », répondront certains. C'est vrai. Alors regardons le Nord.
Le Nord, c'est Grand-Baie, Trou-aux-Biches, Pointe-aux-Piments. Nos plus beaux lagons. Ceux qui font venir les touristes et vivre les hôtels, les restaurants, les plaisanciers et les pêcheurs. Or une usine de dessalement rejette de la saumure, une eau très salée qui, mal gérée, peut abîmer les coraux et la vie marine. À ma connaissance, aucune étude d'impact environnemental sur ce que nos lagons peuvent supporter n'a encore été rendue publique.
Et même sans pompage, dessaler reste très gourmand en énergie. Le solaire ne fonctionne que le jour. La nuit, l'usine tirera sur le réseau, donc sur le fioul.
Il y a pire. Dans le Nord, plus de la moitié de l'eau se perd dans les tuyaux avant d'arriver au robinet. Une eau dessalée, qui pourrait coûter jusqu'à Rs 100 le mètre cube, qui menace le lagon, et dont on perdrait la moitié en chemin.
Et pour qui, au fond ? Si la demande explose dans le Nord, c'est en grande partie à cause des nouveaux projets immobiliers et hôteliers. Tout le pays prendrait le risque. Quelques promoteurs en profiteraient.
Avant la mer, regardons nos rivières
Il existe deux sources d'eau beaucoup moins chères, et sans aucun risque pour le lagon. L'eau qu'on perd dans les fuites. Et l'eau qui dort dans des droits que plus personne n'utilise.
Pour aller la chercher, il faut d'abord ouvrir le registre. Qui détient des droits, pour quels volumes, sur quelles terres. Une question parlementaire suffirait à le faire sortir du tiroir.
Ensuite, les droits attachés à des terres qui ne sont plus cultivées doivent revenir à l'État. Une villa n'a pas besoin d'eau d'irrigation.
Et ceux qui servent encore peuvent devenir de vrais permis, limités dans le temps, avec une petite redevance. Le petit planteur garderait son eau à un prix qu'il peut payer, les grands utilisateurs paieraient leur juste part, et chaque roupie irait réparer les tuyaux.
Il reste des questions délicates, comme les compensations prévues par la loi ou le juste prix de l'eau pour chaque usage. J'y reviendrai, chiffres à l'appui
.
Demain matin, dilo pou continye arrete 9 hr. La rivière, elle, continuera de couler à quelques kilomètres. Plus de vingt-cinq ans après, la chanson n'a jamais été aussi vraie.
L'eau qui dort dans nos rivières pourrait valoir jusqu'à Rs 3,7 milliards par an, et pourtant, nous choisissons de dépenser près de Rs 1,8 milliard par an pour en fabriquer avec la mer. Alors la vraie question n'est pas de savoir s'il pleuvra bientôt. C'est de savoir pourquoi, en 2026, une loi de 1863 décide encore où va cette eau.