Le débat prend une dimension particulière en ce jour de célébration des 24 ans de l’autonomie, marqué par l’absence du Premier ministre Navin Ramgoolam, qui a annulé son déplacement à Rodrigues.
Depuis le 12 octobre 2002, Rodrigues dispose de sa propre Assemblée régionale. Une étape historique qui devait permettre à l’île de gérer davantage ses affaires et de répondre aux aspirations de sa population. Mais 24 ans plus tard, les limites de cette autonomie suscitent toujours des interrogations.
Entre les pouvoirs de l’Assemblée régionale, les relations avec le gouvernement central et les décisions qui nécessitent encore l’aval de Port-Louis, une question revient : Rodrigues est-elle véritablement maîtresse de son avenir ?
Pour le chef commissaire, Franceau Grandcourt, l’autonomie demeure un instrument essentiel au développement de l’île. Il estime toutefois que le moment est venu de revoir son fonctionnement et le cadre légal qui la régit. « C’est vrai que l’autonomie de Rodrigues est devenue un outil important pour le développement et l’épanouissement de l’île. Mais il est clair qu’après 24 ans, elle mérite d’être revue », affirme-t-il. Franceau Grandcourt annonce également son intention de soulever auprès du Premier ministre la question d’une révision du Rodrigues Regional Assembly Act, qui encadre le fonctionnement de l’Assemblée régionale.
BENOÎT JOLICOEUR : « IL FAUT ACCORDER PLUS D’AUTONOMIE À RODRIGUES »
L’ancien député et ministre de Rodrigues, Benoît Jolicoeur, reconnaît lui aussi les avancées réalisées depuis 2002. Selon lui, l’autonomie a notamment permis à de nombreux Rodriguais de démontrer leurs compétences et de participer davantage aux prises de décision. « Je crois qu’il est indéniable que, depuis 24 ans, beaucoup de Rodriguais ont eu l’occasion de montrer leurs capacités dans bien des domaines, mais aussi de prendre des décisions », souligne-t-il. Il considère néanmoins que des progrès restent nécessaires, particulièrement dans le secteur éducatif. Pour Benoît Jolicoeur, Rodrigues doit pouvoir disposer d’un système éducatif qui répond davantage à ses spécificités et à ses besoins de développement. « Nous avons encore à faire pour aller de l’avant. Je pense qu’un des secteurs où l’on peut aller encore plus loin est celui de l’éducation. Il nous faut une éducation qui réponde aux spécificités de Rodrigues. Il faut accorder plus d’autonomie à Rodrigues », soutient-il.
NOËL ALLAS DÉNONCE UNE « AUTONOMIE DE SURFACE »
Le constat est beaucoup plus sévère du côté du journaliste et observateur Noël Allas. Pour lui, l’autonomie accordée en 2002 s’est progressivement éloignée de ses objectifs initiaux. « La première question qu’on doit se poser lorsqu’il s’agit de Rodrigues, c’est de savoir si l’île est vraiment autonome. Lorsque vous regardez la situation de Rodrigues aujourd’hui, il est incontestable qu’on fait marche arrière », affirme-t-il.
Noël Allas estime que le gouvernement central conserve une influence déterminante sur les décisions concernant Rodrigues, malgré l’existence de l’Assemblée régionale. Il dénonce une autonomie qui, selon lui, s’est « complètement défigurée » au fil des années, au point de devenir « une autonomie de surface qui existe seulement sur le papier ».
L’observateur s’interroge également sur les moyens mis à la disposition de l’île pour assurer son développement. À ses yeux, la reconnaissance du statut autonome de Rodrigues ne suffit pas si l’Assemblée régionale ne dispose pas des ressources et des marges de manœuvre nécessaires pour exercer pleinement ses responsabilités.
NICOLAS VON MALLY PLAIDE POUR UNE MEILLEURE COLLABORATION ADMINISTRATIVE
Pour Nicolas Von Mally, ancien ministre et leader du Mouvement Rodriguais, les difficultés ne concer nent pas uniquement l’étendue des pouvoirs accordés à Rodrigues. Elles touchent également au fonctionnement de l’administration et à la collaboration entre les fonctionnaires des deux îles.
Il estime qu’une meilleure connaissance des procédures administratives et des mécanismes de l’autonomie permettrait de faciliter la mise en œuvre des décisions et l’utilisation des fonds publics. « Ce qui manque, c’est une meilleure façon de travailler entre les personnes à Maurice et à Rodrigues », explique-t-il. Il s’interroge notamment sur la connaissance qu’ont les fonctionnaires mauriciens du fonctionnement de l’autonomie rodriguaise, mais aussi sur la maîtrise, par leurs homologues rodriguais, des procédures nécessaires au décaissement des fonds publics.
Pour Nicolas Von Mally, une meilleure synergie et davantage d’échanges entre les administrations pourraient contribuer à rendre l’autonomie plus efficace.
ABSENCE DE NAVIN RAMGOOLAM
Ces interrogations sur l’avenir de l’autonomie interviennent dans un contexte politique particulier. Le Premier ministre, Navi n Ramgoolam, qui devait effectuer une visite officielle du 11 au 13 octobre, a finalement reporté son déplacement. Cette visite était attendue par les élus et les habitants de l’île, notamment comme une occasion d’échanger avec le chef du gouvernement sur les préoccupations de Rodrigues.
Son report a suscité de l’agacement chez certains élus, selon les informations recueillies. Le chef commissaire Franceau Grandcourt a néanmoins indiqué que Navin Ramgoolam l’avait assuré de sa venue prochaine. C’est finalement le vice-président de la République, Robert Hungley, qui sera l’invité d’honneur des célébrations du 24ᵉ anniversaire de l’autonomie, ce lundi 12 octobre.
Cet anniversaire intervient également à quelques mois des prochaines élections régionales, attendues en 2027. Les dernières élections ayant eu lieu en février 2022, Rodrigues se prépare à renouveler son Assemblée régionale pour la sixième fois depuis l’instauration de son autonomie. Sur le plan institutionnel, le Rodrigues Regional Assembly Act confère à l’Assemblée régionale des responsabilités dans plusieurs domaines relevant de la gestion de l’île. Toutefois, les matières qui ne lui sont pas dévolues demeurent sous la responsabilité du gouvernement mauricien. Le cadre légal prévoit également des mécanismes de consultation entre les autorités régionales et le gouvernement central. Entre les appels à une révision de la loi, les demandes de pouvoirs supplémentaires et la nécessité d’améliorer les relations administratives avec Maurice, le débat sur l’autonomie reste donc ouvert. Vingt-quatre ans après sa première Assemblée régionale, Rodrigues ne s’interroge plus uniquement sur les acquis de 2002, mais aussi sur les moyens et les pouvoirs nécessaires pour poursuivre son développement et décider davantage de son avenir.
Marc Pierre
