Après plus de 20 ans à la tête de Rogers, Philippe Espitalier-Noël revient sur les mutations de Maurice, les défis sociaux et environnementaux et l’évolution d’ER Group. Il appelle à offrir aux jeunes des perspectives pour construire leur avenir ici.
Vous avez débuté comme consultant en stratégie chez CSC Index, à Londres, avant de revenir à Maurice en 1997. Qu’est-ce que ces années à accompagner des transformations d’entreprises internationales vous ont appris, et qu’est-ce que vous n’auriez jamais pu apprendre en restant à Maurice ?
Londres et l’Europe m’ont confronté à une autre échelle. Les projets mobilisaient des budgets, des équipes et un niveau d’expertise sans commune mesure avec ce que peut offrir un marché comme le nôtre et surtout, ils se succédaient. À Maurice, des projets de grande ampleur se présentent très rarement. Là-bas, on en voyait passer régulièrement, dans des secteurs et des pays très différents.
Cette fréquence change tout. On apprend ainsi à reconnaître des problèmes récurrents, à repérer rapidement ce qui fonctionne et ce qui bloque, et surtout à s’appuyer sur l’expérience acquise par les professionnels de l’entreprise lors d’autres missions.
En quelques années, on accumule une expérience qu’il faudrait bien plus longtemps pour acquérir ici. Trente ans plus tard, j’utilise toujours certaines de ces méthodes. Les talents et l’ambition ne manquent pas ici. C’est la taille de notre économie qui ne produit pas ces occasions au même rythme.
Quelle conception du leadership, courante il y a dix ou vingt ans, considérez-vous aujourd’hui comme dépassée ?
Il y a 20 ans, l’idée dominante voulait que le leadership s’incarne dans une personne qui décide et qui tranche. Je n’ai jamais cru à une vérité unique en la matière. Il n’existe pas un seul modèle de leadership, et le leadership n’appartient ni à une seule personne ni à un profil particulier. La vraie mesure d’un dirigeant, c’est ce qui continue de bien fonctionner quand il n’est pas dans la pièce, ainsi que sa capacité à garder du discernement quand surgissent des imprévus et des difficultés.
Cela repose sur une bonne stratégie, une gouvernance solide et la présence des bonnes personnes aux bons postes. La compétence, la méritocratie, l’équité et la diversité en sont pour moi les leviers les plus importants. Je les ai découvertes chez DCDM, puis chez Rogers, des groupes façonnés par des femmes et des hommes issus de familles et d’horizons très différents.
La fusion au sein d’ER Group, sous le leadership de Gilbert, m’a conforté dans cette conviction. Une opération de cette ampleur réussit parce que des centaines de personnes acceptent de travailler autrement, ensemble, autour d’une direction commune et d’une « raison d’être » partagée. Diriger, c’est aussi construire ce qui durera sans soi. Voir les autres gagner en autonomie et grandir me procure une véritable satisfaction.
Vous avez grandi et construit votre carrière dans un environnement familial et entrepreneurial fort. Qu’avez-vous choisi de garder de cet héritage, et qu’avez-vous décidé de faire autrement ?
J’ai gardé une certaine idée du travail : l’exigence, la discipline, la rigueur, les compromis, le respect. L’envie de bien faire et de faire le bien. Et je dirais aussi que j’ai gardé le patriotisme, cet attachement profond à Maurice, qui ne m’a jamais quitté.
Ce que j’ai voulu y ajouter tient à mon rapport au monde. Comme dans beaucoup de familles mauriciennes à l’époque, nous ne voyagions pas et les occasions de se frotter à l’international ou même aux étrangers étaient rares. Jeune adulte, j’ai choisi de vivre une vie connectée au monde, parfois en me poussant un peu.
M’ouvrir au monde, valoriser la diversité, mener des projets en phase avec les évolutions internationales et contribuer au rayonnement de Maurice au-delà de ses frontières font désormais partie intégrante de mon identité.
Bel-Ombre est devenu davantage qu’une destination touristique. C’est aujourd’hui un territoire où se rencontrent développement économique, préservation de la nature, agriculture, tourisme et vie locale. Qu’est-ce que cela vous a appris sur la manière de développer un territoire ?
Bel-Ombre m’a appris qu’un territoire, c’est une identité avant d’être un projet. Il y a le vivant, une histoire longtemps sucrière, une forêt, un lagon, des villages, des familles qui y vivent depuis des générations.
À Bel-Ombre, dans nos axes de développement, nous avons choisi l’intégration plutôt que la maximisation et de préserver l’âme du lieu et de l’enrichir. Sur quelque 2 000 hectares, hôtellerie, golf, agriculture, nature et vie locale se renforcent mutuellement. Nous protégeons le lagon avec Reef Conservation depuis 2015, et les espèces indigènes depuis des décennies avec une partie de la réserve désormais sous la reconnaissance UNESCO Man and the Biosphere.
La Réserve Golf Links, classée par Golfweek parmi les 30 meilleurs parcours au monde hors des États-Unis et qui a obtenu la certification de durabilité GEO, montre que l’exigence environnementale et l’excellence peuvent se conjuguer. Je retiens aussi de Bel-Ombre l’écoute et le temps. L’écoute : on ne développe pas un territoire sans ceux qui y vivent. Les habitants du Sud y travaillent, s’y forment, s’y identifient et en sont fiers. C’est avec eux que son identité se préserve.
Et le temps : un tel développement territorial s’imagine et s’installe sur des décennies. Il demande plus de patience et plus de coordination qu’un développement classique, mais, ainsi, le résultat devient durable.
Comme le dit le vieil adage : choisir, c’est renoncer, et il faut plus souvent savoir dire non que oui.
Quand un investisseur étranger vous demande pourquoi croire en Maurice aujourd’hui, que lui répondez-vous ?
Je lui parle d’abord de stabilité : une démocratie sans interruption depuis l’indépendance, un État de droit reconnu, une société riche et tolérante qui a appris à faire vivre ensemble des cultures très différentes. Les événements de ces dernières semaines l’ont montré à leur manière. Des Mauriciens de toutes les communautés ont condamné d’une même voix des violences inacceptables, qui ont détourné des manifestations légitimes. La solidarité mauricienne est devenue une qualité rare à l’échelle mondiale et relève d’une forme de sagesse particulièrement précieuse.
Je lui parle ensuite de nos compatriotes, souvent trilingues et bien formés, et d’une position qui fait de Maurice une plateforme naturelle vers l’Afrique de l’Est et l’océan Indien. C’est d’ailleurs le pari que nous faisons nous-mêmes : notre expansion régionale part de Maurice et s’appuie sur elle.
Je lui parle aussi de ce que Maurice représente pour l’Afrique. Beaucoup d’entrepreneurs africains y structurent leur patrimoine et préparent sa transmission, dans une juridiction où les règles sont claires. Une grande part de notre avenir se joue là, aux côtés des Africains qui s’appuient sur Maurice pour se structurer et se développer sur le continent.
Je lui parlerai aussi de nos fragilités, notamment celles mises en lumière ces derniers jours. Le tir qui a touché une jeune femme, le 9 octobre dernier, est insupportable. Je continue de penser à Élodie et à sa famille, profondément attristé par ce drame et les événements qui ont suivi.
Rien ne justifie la violence et il est fondamental de savoir s’entendre pour assurer une cohabitation empathique et harmonieuse. Mais au-delà de cette violence, ces manifestations expriment des difficultés bien réelles : l’accès à l’eau, le coût de la vie, et le sentiment, pour une partie de nos concitoyens, d’être restés à l’écart des progrès du pays. La stabilité se construit en répondant concrètement aux maux de notre société et aux souffrances des plus démunis.
Maurice a su se réinventer plusieurs fois, du sucre au textile, puis au tourisme, à la finance et à la technologie. Investir ici, c’est parier sur cette capacité d’adaptation qui a permis au pays d’établir des conditions favorables à son développement, en revisitant les compromis nécessaires dans le dialogue.
Vous supervisez à la fois les segments Finance, Hospitality & Travel et Logistics du Groupe ER. Ce sont trois secteurs aux cycles très différents. Qu’est-ce que cette vue transversale vous apprend, qu’un seul secteur ne permettrait pas ?
Plusieurs de ces secteurs lisent le monde avec un temps d’avance. La logistique et le voyage perçoivent souvent les changements les premiers : une tension géopolitique, une hausse du carburant, une baisse des capacités aériennes ou des arrivées touristiques, un changement de tarification se manifestent d’abord dans nos flux. L’hôtellerie vit de prévisions, au rythme des saisons, des marchés émetteurs et des chocs soudains, comme la pandémie nous l’a rappelé. La finance s’inscrit dans des cycles plus longs, fondés sur la confiance.
Cette vue d’ensemble apporte de la lucidité : elle évite de confondre un signal isolé avec une tendance. Elle montre aussi que des cycles décalés protègent l’ensemble et permettent au pays et à ER Group de continuer d’avancer quand une industrie traverse une période difficile.
Elle ouvre enfin la voie à l’innovation. La créativité naît souvent aux frontières entre les métiers. Là où s’arrête un crédit commence un achat, un voyage, une livraison. Maîtriser plusieurs étapes du parcours client ouvre des possibilités d’innovation qui resteraient invisibles depuis un seul secteur. C’est tout l’intérêt des synergies que nous développons au sein du groupe.
Vous avez vu Maurice changer à travers plusieurs décennies de transformations économiques et sociales. Quels changements ont, selon vous, le plus influencé la façon dont les Mauriciens envisagent leur avenir ?
D’abord l’ouverture au monde. Longtemps, Maurice dépendait du sucre et vivait au rythme lent des récoltes et des liaisons maritimes. L’arrivée des vols commerciaux, que Rogers a contribué à faciliter, puis le textile, le tourisme, la finance et le numérique ont intégré, en deux générations, le pays au reste du monde. Même sur une île, nous ne sommes désormais plus isolés.
Ensuite l’éducation et le pouvoir d’achat. Des enfants issus de milieux ouvriers sont devenus ingénieurs, médecins, juristes, entrepreneurs. Cela a changé la manière dont chaque famille imagine la génération suivante. Cette promesse d’ascension doit être tenue.
Aujourd’hui, comme partout ailleurs dans le monde, la hausse du coût de la vie la fragilise, et une partie de nos concitoyens a le sentiment que l’ascenseur social a ralenti. Les entreprises ont leur part à prendre, par l’emploi, la formation et en veillant à ce que la croissance profite à tous.
Enfin, plus récemment, la conscience de notre vulnérabilité. La pandémie, la sécheresse ou au contraire les inondations, l’érosion de nos plages et les tensions de ces dernières semaines autour de l’eau et du coût de la vie l’ont rendue tangible.
Dans le même temps, beaucoup de jeunes regardent vers l’étranger. Ils s’interrogent de plus en plus sur leurs perspectives de réussite à Maurice. C’est, je crois, le grand enjeu des années qui viennent. Il faut que nos jeunes aient envie de construire leur avenir ici. Cela suppose un pays qui reste beau et attirant, et qui leur offre des perspectives à la hauteur de leur potentiel.
Vous présidez le Sustainability and Inclusiveness Committee au sein d’ER Group, et vous présidez aussi, depuis 2017, la Sustainability & Inclusive Growth Commission de Business Mauritius. C’est une conviction ancienne chez vous, bien avant que le sujet devienne central dans le discours des entreprises. D’où vient-elle ?
D’un attachement simple à la terre et à la mer. J’ai grandi au contact de la nature, et mes études en économie agricole m’ont appris qu’aucune activité ne dure si elle épuise ce dont elle dépend. Dans un monde fini, il n’existe pas de ressources infinies.
Durabilité et inclusion relèvent pour moi d’une même exigence. Une société qui néglige ses plus fragiles s’affaiblit. Chez Rogers, nous avons accompagné PILS pendant sept ans, quand le VIH était encore un sujet tabou. J’y ai appris que l’inclusion demande du courage autant que de l’empathie.
Il y a enfin ce que j’ai vu : nos lagons et nos récifs dégradés, nos paysages abîmés par une forme de pollution architecturale et environnementale. En 2017, en prenant la présidence de cette commission, j’ai compris qu’il ne suffisait plus de prévenir. Il fallait réparer, et s’adapter.
Il est important que l’ensemble de la population prenne conscience qu’en tant que petit État insulaire, nous sommes particulièrement vulnérables aux effets désormais indéniables du changement climatique.
L’économie circulaire avait été avancée comme potentielle filière vertueuse, génératrice d’emplois à Maurice. Qu’est-ce que cela changerait, concrètement, pour le pays et pour ceux qui y travaillent ?
C’est un potentiel que j’aborde avec prudence : notre marché est petit, et beaucoup de filières auront du mal à devenir rentables. Selon moi, l’essentiel est ailleurs. Maurice importe presque tout ce qu’elle consomme et une grande partie finit enfouie à Mare Chicose. Chaque matière récupérée, réparée ou transformée ici réduit notre dépendance aux importations et rend l’île plus résiliente.
Pour ceux qui y travaillent, cela représente de nouveaux métiers : collecte, tri, réparation, recyclage. Cela suppose un cadre réglementaire lisible, un vrai marché pour les matières recyclées, une concurrence équitable entre production locale et produits importés ainsi que des comportements plus responsables de la part de chacun, y compris des entreprises.
Si l’économie circulaire crée aussi des emplois et de la valeur, tant mieux. Mais c’est sa raison d’être qui doit nous guider : mieux utiliser ce que nous avons et construire un cercle vertueux pour mieux protéger notre île de la dégradation.
Qu’est-ce que vous faites aujourd’hui que vous auriez probablement trouvé difficile à imaginer lorsque vous aviez 20 ans ?
À 20 ans, j’étudiais l’économie agricole et je rêvais de rejoindre la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Je n’imaginais pas que je passerais plus de 20 ans à la tête de Rogers ni que je vivrais de l’intérieur la naissance d’ER Group.
Je n’imaginais pas non plus parler de polypes coralliens et de granulométrie du sable avec des scientifiques, voir un tournoi international de golf se jouer à Bel-Ombre, ou encore m’engager aux côtés de ceux qui œuvrent pour notre patrimoine. Et je ne mesurais pas la chance que j’aurais d’avoir une famille aimante, des enfants et des petits-enfants qui me comblent. Aucun de ces chemins n’était tracé, mais presque tous sont nés à force de curiosité, d’efforts, de rencontres et d’une soif d’interactions. Et beaucoup m’ont ramené à la terre et à la mer de mon enfance.
J’en tire une leçon simple : rester ouvert à ce que l’on ne cherchait pas. Les plus belles occasions viennent rarement du plan que l’on s’était fixé, et presque toujours des autres. C’est ce que j’aimerais dire aux jeunes qui doutent aujourd’hui.
L’avenir se construit rarement comme on l’imagine à 20 ans et les plus belles occasions sont souvent plus proches qu’on ne le croit. Je les ai cherchées loin, pour beaucoup je les ai trouvées ici. Maurice et les Mauriciens ont un potentiel immense. C’est ensemble que nous devons oser rêver et surtout agir, pour un avenir dont nous serons tous fiers.
