Par AMISH BOODHOO
L’argent de la MIC a surtout servi aux gros. Ce qui reste pourrait enfin servir à produire chez nous ce qu’on mange, l’énergie qu’on consomme, et à garder le poisson de nos eaux.
En 2020, en plein confinement, l'État a mis Rs 81 milliards dans un nouveau fonds, la MIC. À l'époque, on n'en a pas beaucoup parlé. Le pays était à l'arrêt, on comptait les cas de Covid, et l'annonce est passée presque inaperçue. Pourtant, Rs 81 milliards, c'est plus de Rs 60 000 par habitant.
Six ans plus tard, on connaît un peu mieux la suite. Près d'un tiers de l'argent a fini chez Airport Holdings, la maison mère d'Air Mauritius. Une bonne partie a été prêtée à de grands groupes hôteliers, une autre a servi à racheter des terrains. Sur la seule année 2024-2025, la MIC a perdu plus de Rs 6,8 milliards. Airport Holdings lui doit encore Rs 5,9 milliards, et quatre entreprises financées par le fonds sont en liquidation ou sous administration. La FCC enquête sur plusieurs décisions.
Demandez autour de vous combien de planteurs, de pêcheurs ou de petits commerçants ont vu passer cet argent. Kot sa larzan la inn aller? Pour l'essentiel, chez ceux qui avaient déjà un pied dans la porte.
Le gouvernement actuel a hérité de ce dossier, et il a choisi de faire le ménage. La Banque de Maurice a récupéré l'argent qui n'avait pas encore été dépensé et prévoit de sortir progressivement de la MIC, ce que le FMI a salué. Sur le fond, je comprends. On ne peut pas laisser un fonds dans cet état. Ce qui me gêne, c'est qu'on n'entend rien sur la suite. On ferme, on tourne la page, et l'idée d'un fonds national risque de disparaître avec les erreurs de ceux qui l'ont mal géré.
Or l'idée, elle, n'était pas mauvaise. Ce qui a coulé la MIC, c'est qu'on s'en est servi comme d'une caisse de secours pour des entreprises en difficulté, souvent les plus grosses. Un fonds national peut faire tout autre chose : investir là où les Mauriciens travaillent déjà, pour qu'ils gagnent davantage avec ce qu'ils produisent.
Dit comme ça, ça paraît abstrait, alors prenons la canne. Pendant des décennies, le petit planteur a vendu sa récolte, touché son prix, et l'histoire s'arrêtait là pour lui. Cette même canne servait ensuite à produire de l'électricité, du rhum, des sucres spéciaux. C'est là que se faisait la marge, et le planteur n'en voyait presque rien. Aujourd'hui, depuis la fin des prix garantis par l'Europe, la canne ne fait plus vivre grand monde. Pour beaucoup de petits planteurs, c'est une bataille perdue.
La vraie question, c'est ce qu'on plante à la place. Le chanvre, par exemple, sert à fabriquer des matériaux de construction, des textiles, des produits de soin. Le cannabis médical, si la réforme étudiée par la NADC aboutit, peut devenir un produit à forte valeur, vendu aux hôpitaux et à l'export. Mais cette fois, il ne faut pas refaire la même erreur. Si le planteur vend sa récolte brute pour quelques roupies et que la transformation reste entre les mains de quelques grands groupes, on aura juste changé de plante. Un fonds national pourrait investir dans la transformation dès le départ, avec une part réservée aux coopératives, pour que ceux qui cultivent touchent enfin leur part de la valeur.
Le poisson raconte la même histoire, en pire. Notre zone maritime fait près de deux millions de kilomètres carrés, et pourtant, une grande partie du poisson qu'on y pêche l'est par des navires étrangers sous licence, qui l'emportent ailleurs pour le transformer. Une partie nous revient ensuite, en conserve ou surgelée, et on la rachète au supermarché. Notre propre poisson, payé deux fois, et la valeur créée entre les deux qui part à l'étranger. Un fonds national pourrait aider nos pêcheurs à s'équiper, et investir ici dans la conservation et la transformation, pour que le poisson de nos eaux reste chez nous jusqu'à l'assiette.
On pourrait raisonner de la même façon pour les légumes et la viande que nos hôtels font encore venir de l'étranger. Et pour l'énergie, avec des fermes solaires dont les familles seraient en partie propriétaires : autant de fioul en moins à payer en dollars.
J'ai vu ce modèle de près en Asie, et il m'a frappé. Là-bas, des fonds nationaux sont partis de ce que les petits producteurs cultivaient déjà, et ont investi tout autour : la transformation, le transport, la vente. Tout n'y a pas été parfait, loin de là. Mais en voyant comment la richesse restait près de ceux qui la créaient, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à nos planteurs, à nos pêcheurs, et à tout ce que Maurice laisse filer.
Concrètement, j'imagine ce fonds comme une maison mère avec quelques filiales, chacune avec un métier clair.
La première s'occuperait de la terre et des cultures : le chanvre, le cannabis médical, mais aussi ce que nous mangeons. Nous importons l'essentiel de notre nourriture, et chaque crise à l'autre bout du monde fait grimper les prix au bazar. Produire davantage ici, c'est se protéger.
Il en faudrait une autre pour nos ressources naturelles: la mer, le soleil, le vent, l'eau. Ce sont nos vraies richesses, elles appartiennent à tous les Mauriciens, et elles méritent d'être gérées sur le long terme plutôt que bradées au premier venu.
L'État possède aussi des terres et des bâtiments un peu partout, souvent mal entretenus ou laissés à l'abandon. Confiés à une branche qui s'en occupe sérieusement, loués plutôt que vendus, ils rapporteraient chaque année au lieu de se dégrader.
Côté tourisme, le fonds détient déjà des parts dans des hôtels. Autant les gérer pour qu'ils rapportent, et qu'ils achètent leurs produits chez nos agriculteurs et nos artisans.
Enfin, et c'est peut-être la plus importante, une branche chargée de tous les achats du groupe, avec des appels d'offres ouverts et publiés. C'est souvent dans les contrats que l'argent public s'évapore. Les mettre en pleine lumière, c'est déjà boucher une bonne partie des fuites.
Au fond, tout ça tient en un mot : autosuffisance. Un pays qui produit une partie de sa nourriture et de son énergie, qui gère lui-même ses ressources et qui garde la valeur chez lui dépend beaucoup moins des guerres et des marchés des autres.
En Asie, j'ai aussi vu des États miser sur leurs propres petits entrepreneurs. Plutôt que de tout attendre des grands groupes, ils prennent une part dans de petites entreprises locales prometteuses, les aident à grandir, à se structurer, à exporter. Certaines sont devenues de grandes entreprises nationales. Un fonds mauricien pourrait faire pareil : entrer au capital d'une petite entreprise qui transforme le chanvre ou le poisson, l'accompagner, puis revendre sa part une fois l'entreprise solide, aux fondateurs ou en bourse. L'entrepreneur garde la main, l'État récupère sa mise avec un bénéfice, et la richesse reste mauricienne.
J'ai passé des années à auditer des groupes d'investissement, et s'il y a une chose que j'en retiens, c'est que l'argent est rarement le problème. Ce qui compte, c'est qui décide où il va, et qui peut vérifier.
C'est pour ça que les règles comptent autant que l'idée. Ce fonds ne devrait plus dépendre de la Banque de Maurice, dont le travail est de protéger la roupie, pas de prêter à des hôtels. Il devrait être créé par une loi, contrôlé par le Parlement, et publier chaque année la liste de ses investissements, avec les montants et les résultats. Le jour où chacun peut voir qui a reçu quoi, servir les petits copains devient beaucoup plus compliqué.
Reste à savoir comment le mettre en place sans refaire les mêmes erreurs. Je vois trois étapes.
D'abord, trier ce qui reste dans la MIC actuelle. Les investissements sains seraient évalués par un cabinet indépendant et transférés au nouveau fonds. Les autres seraient vendus ou liquidés, les dettes récupérées autant que possible, et les responsabilités établies par la FCC. On repart sur une base propre.
Ensuite, financer le fonds sans faire tourner la planche à billets. L'argent peut venir de ce que l'État possède déjà et qui rapporte peu: les loyers de ses terres, louées plutôt que vendues, les dividendes de ses participations, ce qui sera récupéré de la MIC. Et pour chaque projet, des partenaires privés qui investissent à ses côtés et partagent le risque.
Enfin, ouvrir le fonds aux Mauriciens. Chacun pourrait y acheter des parts, à partir de quelques centaines de roupies, comme on ouvre un plan d'épargne, et toucher une part des bénéfices chaque année. Quand le planteur, l'infirmière et le retraité sont actionnaires, ils ont toutes les raisons de surveiller de près ce qu'on fait de leur argent.
Les chiffres, le calendrier et le cadre légal méritent un texte à eux seuls. J'y reviendrai.
À Maurice, on passe beaucoup de temps à regarder dans le rétroviseur. Ce qu'on a perdu, ce qu'on a hérité, qui est responsable de quoi. Ceux qui ont fauté doivent répondre de leurs actes devant la justice, et ce travail doit aller jusqu'au bout. Mais si toute notre énergie part dans les règlements de comptes, on oublie l'essentiel : il reste quelque chose. Des participations, des terrains, des hôtels, de l'argent à récupérer.
Dans mon métier, on ne passe pas l'année à pleurer sur les pertes de l'exercice précédent. On regarde ce qui reste au bilan, et on se demande comment le faire fructifier. C'est exactement ce que le pays doit faire avec la MIC.
Ces Rs 81 milliards étaient à nous. Ce qui est perdu est perdu. Ce qui reste, en revanche, peut encore changer beaucoup de vies, si on décide enfin de le faire travailler pour nous.