Avec Léia, son Rottweiler, Krisnen Thamby entretient un lien forgé par des années de vie commune. Passionné de grands chiens depuis l’enfance, Avilen Pillay Vurdapen a vu son Rottweiler sacré champion à trois reprises lors de concours canins à Maurice.
Après qu’une fillette de trois ans a été blessée à Quartier-Militaire, le Rottweiler est de nouveau montré du doigt. Trois propriétaires expliquent ce que cette race exige de ceux qui la choisissent.
«Le Rottweiler est la race la plus stigmatisée à Maurice. » Et les événements récents ont encore aggravé cette stigmatisation, déplore Khalil Beebeejaun, propriétaire et éducateur canin principal chez K9 Freaks.
À Bonne Veine, Quartier-Militaire, dimanche 18 octobre, une fillette de trois ans qui se rendait dans une boutique avec sa sœur de 15 ans aurait été mordue par deux Rottweilers. Elle a été admise à l’hôpital SAJ, à Flacq, dans un état jugé sérieux.
Cet incident pose une question : la race est-elle dangereuse par nature, ou est-ce l’éducation et la capacité de son maître à le contrôler qui font la différence ? Et plus encore, comment concilier les qualités de ces chiens avec les exigences de sécurité qu’impose leur puissance ?
Khalil Beebeejaun, qui a entraîné de nombreux Rottweilers à Maurice et possède lui-même une femelle, Trrrava, âgée d’un peu plus de trois ans, refuse une réponse binaire. Il veut faire évoluer les mentalités, notamment « en démontrant qu’avec une socialisation adaptée, de la structure et un entraînement rigoureux, ce chien devient un compagnon de vie exceptionnel ».
L’éducateur canin ne nie pas la crainte que la race inspire. Il reconnaît que son apparence imposante peut effrayer, et qu’un chien puissant, mal encadré ou incontrôlé, peut blesser gravement. Mais pour lui, le problème dépasse le Rottweiler. « N’importe quel chien non éduqué peut devenir dangereux », affirme-t-il, tout en admettant que les conséquences d’une attaque varient selon la puissance de l’animal.
Il résume sa position par une formule qu’il répète souvent : « Il n’y a pas de mauvais chiens, seulement de mauvais maîtres. » Par là, il désigne aussi bien ceux qui maltraitent leur animal que ceux qui négligent son éducation, ne se forment pas ou sous-estiment ses besoins. « Ce n’est pas la nature du chien qu’il faut remettre en question, mais l’attitude du propriétaire », insiste-t-il.
Lui-même n’a pas choisi sa chienne au hasard. Séduit par « la prestance naturelle et le gabarit de cette race », Khalil Beebeejaun a néanmoins effectué des recherches sur ses besoins avant d’acquérir Trrrava. Il s’est rendu chez des éleveurs locaux pour observer plusieurs portées, convaincu que « la génétique et le tempérament sont fondamentaux chez le chien ». Il s’est également gardé de prendre les vidéos et publications sur les réseaux sociaux pour référence.
Chez Krisnen Thamby, l’attachement à cette race est d’abord une histoire de famille. Son père s’occupait de chiens, et c’est à ses côtés qu’il a découvert le Rottweiler. Hounds, son premier compagnon, a vécu 18 ans auprès des siens. « Je peux dire que j’ai grandi avec un Rottweiler », confie-t-il.
Il raconte qu’après l’accident de moto qui l’a privé de l’usage de ses jambes, Hounds lui apportait du réconfort. « Il s’asseyait à côté de moi, pleurait et semblait partager ma peine. »
Après la mort de Hounds, qui avait développé une dysplasie, son père a accueilli un autre Rottweiler. C’est ainsi que Krisnen a rencontré Léia.
« Léia est un chien d’assistance qui m’accompagne dans tous mes déplacements et mes activités », explique-t-il. « Lorsque je suis seul à la maison, elle me soutient, me comprend et me connaît par cœur. »
Cet attachement ne lui fait pas oublier les exigences de la race. « C’est un chien intelligent, puissant et doté d’un fort caractère », rappelle-t-il. Son instinct protecteur, souligne-t-il, peut se manifester lorsqu’il perçoit une menace.
Avilen Pillay Vurdapen, lui, a accueilli son premier Rottweiler à 16 ans, attiré depuis l’enfance par les grands chiens. Son chien a été sacré champion à trois reprises lors de concours canins organisés à Maurice, devant le public. Son expérience l’a amené à découvrir une autre facette de la race : « Lorsque j’ai adopté mon premier Rottweiler, j’ai découvert qu’il avait surtout besoin d’amour, d’attention et, surtout, d’une bonne éducation au contact des autres. » Il résume l’engagement que cela représente par une comparaison : « Vivre avec un Rottweiler, c’est comme avoir un premier enfant. »
La confiance, mais jamais sans vigilance
L’affection qu’ils portent à leurs chiens ne signifie pas qu’ils leur accordent une confiance aveugle. Pour Krisnen comme pour Khalil, la socialisation doit commencer tôt, se poursuivre régulièrement et s’accompagner d’un contrôle constant.
Léia est née pendant la pandémie de Covid-19. Krisnen et son épouse l’ont éduquée eux-mêmes. « Nous lui avons d’abord appris les bases, avant de l’exposer progressivement à différentes situations afin d’observer ses réactions. »
Tenue en laisse, elle a croisé des passants, découvert les véhicules et rencontré d’autres chiens. La présence d’enfants exige toutefois une vigilance particulière. « Chaque fois que nous croisons des enfants, nous lui disons : “Léia, doucement, ce sont des bébés !” » Selon lui, la chienne a associé ces mots à un comportement plus calme.
« Lorsqu’elle aperçoit des enfants, elle va naturellement chercher sa balle pour jouer avec eux. »
Khalil applique la même règle à Trrrava, qu’il décrit comme extrêmement calme. Ce calme, précise-t-il, n’est pas qu’une affaire de caractère : « Son niveau d’activation est entièrement géré par la personne qui la manipule : elle reste donc paisible la plupart du temps, tout en sachant monter en intensité quand le travail l’exige. »
La chienne se comporte bien avec les enfants, grâce à une socialisation qu’il juge rigoureuse. Mais même lorsqu’un chien est habitué aux enfants et aux autres animaux, il ne laisse personne l’approcher sans rester présent et garder le contrôle. « Selon moi, aucun chien, quelle que soit sa race, ne devrait être mis en contact avec des enfants ou des tiers sans la présence et le contrôle direct de son maître. »
Cette maîtrise s’apprend au quotidien. Pour lui, « le travail d’apprentissage et de socialisation débute dès le premier jour où le chien arrive à la maison ». Il privilégie des séances d’obéissance courtes et régulières. Selon son expérience, « des sessions de 5 à 10 minutes par jour suffisent amplement ».
Il expose progressivement Trrrava aux environnements, aux bruits, aux animaux, aux humains et aux véhicules. Il a ainsi repéré chez sa chienne des moments de stress et les a désamorcés rapidement, sans jamais avoir eu à gérer une agressivité grave.
Encore faut-il savoir interpréter les réactions de l’animal. « La clé réside dans la capacité du maître à lire et comprendre la communication de son animal, ce qui nécessite une véritable éducation du propriétaire », souligne Khalil. Cette préparation ne garantit cependant pas le risque zéro : « Les chiens conservent une part d’imprévisibilité. »
Cette part d’incertitude appelle des précautions concrètes. Chez Krisnen, chaque chien a son propre espace, clôturé et verrouillé à clé.
« Chez nous, nous appliquons un principe simple : ne jamais laisser le portail ouvert. » Il précise leur avoir également appris à ne pas sortir lorsque le portail doit être ouvert. En public, il les tient toujours en laisse.
Khalil laisse Trrrava évoluer librement chez lui, sur un terrain suffisamment sécurisé pour empêcher toute fuite et toute intrusion en son absence. Dehors, il la tient en laisse et lui met une muselière quand les circonstances l’exigent.
Le contrôle peut pourtant être mis à l’épreuve. Krisnen se souvient d’une bagarre entre son Rottweiler et son Cane Corso. « À ce moment-là, j’ai dû intervenir et faire preuve d’autorité. » Il raconte que les chiens se sont arrêtés quand il leur a parlé fermement, puis sont retournés chacun dans leur coin et ont retrouvé un comportement normal l’un envers l’autre.
Après Quartier-Militaire
Ces expériences personnelles ne permettent pas de reconstituer ce qui s’est passé à Bonne Veine dimanche 18 octobre. Krisnen refuse de tirer des conclusions avant que les circonstances soient établies. « À ce stade, nous ne connaissons pas les circonstances exactes qui ont déclenché cet incident. Il est donc difficile de déterminer ce qui s’est réellement passé », souligne-t-il.
Il rappelle néanmoins qu’un propriétaire doit connaître son chien, anticiper ses réactions et être capable de le maîtriser. Il invite aussi les parents à apprendre aux enfants les précautions à prendre en présence de grands chiens. « Nous sommes de tout cœur avec cette petite fille et lui souhaitons un prompt rétablissement, ainsi que tout l’accompagnement nécessaire, tant sur le plan physique que psychologique », ajoute-t-il.
Khalil partage cette compassion, sans prétendre expliquer une scène à laquelle il n’a pas assisté. Il soulève cependant une question concrète : « Comment de tels chiens ont-ils pu se retrouver en liberté sur la voie publique, sans laisse et sans la présence de leur maître ? » À ses yeux, « cet incident est tragique et doit servir de signal d’alarme pour l’ensemble des propriétaires de chiens ».
Reste la loi. Le Rottweiler est classé parmi les chiens dangereux à Maurice. Khalil rappelle que la loi fixe un cadre sans pouvoir remplacer la préparation du propriétaire : connaître les besoins de l’animal, comprendre ses obligations et pouvoir le maîtriser restent essentiels.
C’est pourquoi Krisnen plaide pour davantage de campagnes de sensibilisation et de démonstrations afin de mieux faire connaître la race. Il a lui-même participé à des expositions avec Léia pour montrer ce qu’une éducation et une socialisation adaptées peuvent permettre. Avilen reconnaît, lui aussi, la nécessité de prendre des précautions, sans que la méfiance empêche de comprendre les exigences de la race.
Tous trois convergent sur un point : choisir un Rottweiler ne peut se résumer à son apparence ou à sa réputation de chien de garde. Il faut du temps, de l’argent et un environnement adapté. Khalil rappelle qu’un chien représente, selon son expérience, un engagement de « dix à treize ans », et non un passe-temps. « Ne cédez pas aux effets de mode », conseille-t-il, en pensant à ceux qui choisissent un Rottweiler, un Berger allemand ou un Dobermann pour leur seule apparence ou pour leur fonction de gardien.
