Ehsan Juman, Harish Chundunsing et Nawaz Noorbux.
Dans Au Cœur de l’Info du vendredi 16 octobre, Ashna Nuckcheddy-Rabot a réuni Ehsan Juman, Harish Chundunsing et Nawaz Noorbux. Les invités ont débattu des violences, de la réponse policière, des jeunes arrêtés et du malaise social persistant à Maurice.
Le tir d’un policier qui a blessé Élodie Thomas à Camp-Levieux a précédé une semaine de fortes tensions. Les manifestations liées aux problèmes d’approvisionnement en eau ont été suivies de violences, de pillages et d’attaques contre des postes de police. Face à l’escalade, un couvre-feu a été instauré. Les arrestations de nombreux jeunes, dont des mineurs, ainsi que la circulation de fausses informations sur les réseaux sociaux ont ensuite alimenté le débat public.
Nawaz Noorbux, CEO adjoint du Défi Media Group, a fait la distinction entre les premières manifestations, qu’il estime liées à une colère légitime après plusieurs jours sans eau, et les débordements qui ont suivi. Il s’est interrogé sur l’existence d’une action organisée et sur le rôle attribué par le gouvernement à des trafiquants de drogue. « Je veux comprendre de quelle manière ça arrange ces trafiquants de drogue », a-t-il déclaré, demandant aux autorités de préciser les éléments dont elles disposent.
L’ancien journaliste et observateur politique, Harish Chundunsing a, lui, mis en garde contre les comparaisons avec les émeutes de 1999. « Je ne trouve aucune similitude entre ce qui est arrivé en 1999 et maintenant », a-t-il affirmé, estimant que les circonstances et les déclencheurs étaient différents. Il a également relevé qu’aucun décès n’était à déplorer cette fois-ci, contrairement à 1999.
La question d’une possible organisation des violences est revenue au fil des échanges. Nawaz Noorbux a estimé que les services de renseignement ont été pris au dépourvu : « Pour moi, ce qui est arrivé lundi soir, c’est un premier échec du service de renseignement ». Il a toutefois rappelé que, même si les violences avaient été planifiées, cela ne devait pas faire oublier les frustrations qui traversent une partie de la population. Les invités se sont également interrogés sur la capacité de la police à anticiper les débordements. Nawaz Noorbux a notamment questionné la réaction des services de renseignement face aux messages qui circulaient sur WhatsApp. Le député Ehsan Juman a demandé que l’on examine les conditions de travail des policiers et les moyens mis à leur disposition. « Je veux connaître dans quelles conditions la police travaille », a-t-il déclaré. Il a également évoqué les besoins en matière de formation, d’équipement et de rémunération afin de permettre aux policiers d’intervenir dans de meilleures conditions. La présence de mineurs parmi les personnes arrêtées a relancé le débat sur la responsabilité pénale et sur l’éventualité d’en abaisser l’âge. Les échanges ont toutefois aussi porté sur les facteurs susceptibles de rendre certains jeunes plus vulnérables.
Nawaz Noorbux a évoqué ceux qui quittent l’école sans qualification ni perspectives, ainsi que les lacunes en matière d’accompagnement et de réinsertion. « Nous avons un problème d’inclusion sociale dans notre pays », a-t-il lancé. Il s’est également interrogé sur les préjugés susceptibles de limiter leur accès à l’emploi. Ehsan Juman a reconnu que les difficultés sociales ne pouvaient être ignorées. Il a évoqué les dispositifs d’encadrement de la jeunesse et appelé à s’assurer que les mesures mises en place produisent des résultats. Le député a aussi admis que le coût de la vie, les problèmes d’approvisionnement en eau et l’accès à l’emploi nourrissaient les frustrations.
La désinformation a constitué un autre volet du débat. Nawaz Noorbux a dénoncé les rumeurs concernant l’état de santé d’Élodie Thomas, ainsi que les messages susceptibles d’attiser les tensions. Ehsan Juman a, de son côté, appelé à davantage de responsabilités dans les publications en ligne, rappelant que la liberté d’expression ne saurait justifier la diffusion de fausses informations ou de discours de haine.
Pour Nawaz Noorbux, le retour au calme ne suffira pas à résoudre les difficultés mises en lumière par les événements. « La crise sécuritaire peut finir, mais la crise sociale n’est pas finie », a-t-il averti. Il a appelé à s’attaquer aux problèmes d’éducation, d’inclusion et d’accès à l’emploi qui touchent une partie de la jeunesse.
Ehsan Juman a, lui aussi, reconnu le poids des difficultés économiques : hausse du coût de la vie, prix de l’essence, problèmes d’eau et inquiétudes autour de l’activité des commerces. « Nous avons besoin de redonner confiance à la population », a-t-il déclaré, qualifiant la situation de signal d’alarme pour les autorités.
Le débat a ainsi fait ressortir deux urgences : établir les responsabilités dans les violences et apporter des réponses durables au malaise social. Le calme peut être rétabli par des mesures de sécurité, mais les questions de l’éducation, de l’insertion et de la confiance envers les institutions restent entières.
Jean-Claude Bibi : « Ce qu’il nous faut, c’est adresser les racines »
Avocat et ancien homme politique, Jean-Claude Bibi a appelé à dépasser la seule question des sanctions contre les jeunes arrêtés. Il a d’abord condamné les violences, estimant qu’elles ne profitent ni au pays ni à ceux qui y prennent part. Mais, selon lui, il est tout aussi nécessaire de comprendre les raisons qui conduisent une partie de la population à recourir à des actes violents ou illégaux.
Au cœur de son analyse : la capacité du système éducatif à répondre aux besoins de tous les enfants. Malgré les réformes menées depuis l’indépendance, a-t-il observé, une partie importante de la population reste en marge. Pour Jean-Claude Bibi, l’éducation ne se limite pas à l’acquisition de connaissances : elle donne aussi aux jeunes les outils nécessaires pour réfléchir, comprendre leur environnement et analyser leur situation. Lorsque l’école ne répond pas à leurs besoins, certains se retrouvent désemparés, sans formation, sans emploi et sans perspective d’avenir, qu’ils viennent de la ville ou de la campagne.
L’avocat a également mis en garde contre une réponse exclusivement punitive. « Vous pouvez mettre des gens cinq ans, dix ans, 15 ans en prison. Cela ne résoudra pas le problème », a-t-il soutenu. Il ne s’agit pas, a-t-il précisé, d’excuser la violence ni d’écarter la responsabilité des personnes impliquées, mais de reconnaître qu’une sanction ne règle pas les causes qui ont précédé les actes. « Ce qu’il nous faut, c’est nous attaquer aux racines du problème, à ses causes profondes. Quelle société voulons-nous ? », a-t-il lancé. Jean-Claude Bibi a ainsi appelé les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, à mettre en place des programmes capables de répondre aux besoins des jeunes et des familles.
