- Un renfort de 30 000 m³ d’eau, mais des ressources vulnérables
Neuf nappes phréatiques supplémentaires seront mobilisées avant la fin d’octobre pour fournir jusqu’à 30 000 mètres cubes d’eau. Mais cette ressource, appelée à contribuer davantage à l’approvisionnement du pays, est exposée à plusieurs risques : une recharge dépendante des précipitations, l’intrusion d’eau de mer dans les aquifères côtiers et la contamination par les activités humaines. Pour la Dr Manta Devi Nowbuth, du département d’ingénierie de l’Université de Maurice, l’enjeu est de répondre aux besoins immédiats sans fragiliser les réserves souterraines.
L’annonce du ministre de l’Énergie et des Services publics, Patrick Assirvaden, intervient dans un contexte où les ressources souterraines représentent une part minoritaire de l’eau utilisée à Maurice. Selon l’Environment Statistics 2025, elles ont fourni 158 millions de mètres cubes en 2025, soit 17 % des 913 millions de mètres cubes utilisés dans le pays. Les ressources de surface ont assuré les 83 % restants (voir infographie).
Cependant, la mobilisation de nouveaux forages ne peut se faire sans tenir compte de leur capacité.
« Cette limite d’exploitation sûre, communément appelée débit d’exploitation sûr d’un forage, est normalement déterminée au moyen de tests de pompage réalisés sur le forage concerné. Il faut veiller à ne pas dépasser ce débit », explique la Dr Nowbuth.
Cette précaution est d’autant plus importante en période sèche. Lorsque les précipitations diminuent, la recharge des nappes baisse et la productivité des forages peut être affectée. Des prélèvements excessifs risquent alors d’accentuer les difficultés d’approvisionnement au lieu de les atténuer durablement.
Dans les régions côtières, la surexploitation expose aussi les réserves d’eau douce à l’intrusion saline. Les aquifères mauriciens sont en contact hydraulique avec la mer, ce qui les rend vulnérables à ce phénomène.
« L’intrusion d’eau salée demeure une menace pour les eaux souterraines », souligne-t-elle.
Des études antérieures réalisées par Sentenac en 1972, ainsi qu’une étude doctorale du Dr Balloo en 2023, ont mis en évidence des intrusions d’eau de mer le long du littoral. Le risque varie cependant selon les secteurs. L’aquifère des Plaines du Nord est davantage exposé que celui de l’Est. La pression naturelle de l’eau souterraine freine l’intrusion d’eau salée, mais une surexploitation des nappes peut affaiblir cette protection. La circulation de l’eau dans les formations basaltiques emprunte également des voies préférentielles, ce qui explique les différences de vulnérabilité observées d’un secteur côtier à l’autre.
Des réserves exposées aux polluants
La qualité de l’eau peut également être compromise par les infiltrations d’eaux usées et les pesticides utilisés dans les champs. Selon la Dr Nowbuth, la forte perméabilité de certaines formations basaltiques favorise le passage des contaminants vers les eaux souterraines.
Le sol non saturé situé au-dessus de la nappe constitue une protection naturelle, mais cette barrière n’est pas infaillible. Une étude récente de Jogee, publiée en 2026, souligne le risque d’accumulation progressive des contaminants. « Les niveaux de contaminants relevés restent actuellement dans les limites autorisées, mais ceux-ci s’accumuleront progressivement avec le temps et pourraient dépasser les seuils acceptables », avertit-elle.
À Maurice, les niveaux et la qualité des eaux souterraines font déjà l’objet d’une surveillance. Toutefois, les analyses reposent jusqu’ici sur une sélection de paramètres. Face à l’apparition de contaminants émergents, la Dr Nowbuth estime que des analyses chimiques plus détaillées sont nécessaires.
Pour mieux comprendre l’évolution des ressources souterraines, d’autres pays combinent plusieurs outils : données géospatiales, hydrologie isotopique, techniques géophysiques et modèles de simulation et de prévision. Ces méthodes permettent notamment d’étudier les effets du changement climatique sur la recharge des nappes, explique-t-elle.
La protection passe aussi par le contrôle des activités dans les principales zones de recharge, le choix approprié des sites de forage et la protection de leurs environs. Selon la Dr Nowbut, ces approches sont déjà appliquées dans une certaine mesure à Maurice. Le Groundwater Act, qui établit que les eaux souterraines appartiennent à l’État, contribue également à la protection de cette ressource.
La demande croissante en eau, le changement climatique, l’émergence de nouveaux contaminants, la surexploitation et les changements d’utilisation des terres rendent nécessaire, selon la Dr Nowbuth, une gestion qui tienne compte de ces différentes pressions. « La préservation de cette ressource stratégique exige une approche moderne et intégrée, fondée sur le renforcement de l’expertise, le transfert de connaissances et les technologies innovantes », dit-elle.
