Les manifestations en France ont ravivé le débat sur l’immigration.
En France, quatre Mauriciens interrogent les amalgames entre immigration et violences, le racisme et la place accordée aux personnes renvoyées à leurs origines.
Pillages, incendies, couvre-feux : en France, les violences ravivent le débat sur l’immigration. Nés en France ou installés depuis des années, quatre Mauriciens racontent ce que signifie vivre dans un pays où leurs origines peuvent encore les désigner comme étrangers.
Rubesh est né en France de parents mauriciens immigrés. Pour lui, le débat n’est pas abstrait. « C’est ici que j’ai grandi et construit ma vie. Pourtant, quand on parle d’immigration, j’ai parfois le sentiment que des personnes comme moi sont encore considérées comme venant d’ailleurs. »
Il commence par les faits. « Soyons clairs : les pillages, les vols et les incendies ne sont pas acceptables. Les personnes qui commettent ces actes doivent en répondre. Et il ne faut pas oublier les commerçants, les salariés et les habitants qui en subissent les conséquences. » Mais pourquoi faudrait-il rendre des millions de personnes responsables des actes de quelques individus, demande-t-il. « L’origine d’une personne ne dit pas si elle est honnête, délinquante ou respectueuse des autres. »
Il y a aussi ce qu’il vit. « Ce qui est difficile à accepter, c’est de devoir parfois prouver qu’on a sa place dans un pays où l’on est né. On peut être Français, travailler, respecter les lois, participer à la vie de la société et malgré tout être ramené à ses origines dès que la question de l’immigration revient dans le débat public. »
Quand on associe sans cesse immigration et insécurité, dit-il, « on risque de regarder quelqu’un différemment simplement à cause de son nom, de sa couleur de peau, de sa religion ou de ses origines ». Il n’en fait pas une règle. « Je ne dis pas que toutes les relations entre les communautés sont tendues, ni que chaque personne issue de l’immigration subit du racisme au quotidien. Ce serait exagéré de ma part. Mais je pense que certains discours peuvent renforcer la méfiance et rendre les divisions plus profondes. »
Deux poids, deux mesures
Mais, pour lui, l’intégration ne peut pas être uniquement un effort demandé aux personnes issues de l’immigration. « La société dans son ensemble doit aussi faire sa part. » Il estime que les questions liées à l’histoire coloniale, aux discriminations et aux rapports de pouvoir doivent aussi pouvoir être abordées, sans que ces sujets soient « immédiatement écartés ou considérés comme une manière de diviser les gens ». « La diversité ne doit pas être appréciée uniquement lorsqu’elle est festive ou qu’elle ne dérange personne », affirme-t-il, en faisant référence à la place accordée aux traditions et aux cultures venues d’ailleurs.
UDU est née en France, elle aussi. Sa colère est plus frontale. « Pour moi, attribuer les pillages et les incendies à l’immigration est un amalgame, et c’est du racisme. » Elle dénonce une situation de deux poids, deux mesures : « Quand une personne blanche commet un délit, on parle d’un individu isolé. Quand c’est une personne racisée, c’est toute une communauté qui est mal vue, alors que ce sont des individus aussi. »
Pour elle, le schéma est ancien. « Je crois que les gens ont toujours besoin d’un coupable, et que la France a toujours eu une catégorie à désigner. Des saisonniers italiens ont été tués autrefois, il y a eu des expulsions collectives de Polonais il y a moins de 100 ans, et des républicains espagnols ont été emprisonnés dans des camps. De nouvelles personnes sont juste blâmées aujourd’hui. »
Elle le vit. « En tant que Mauricienne en France, je subis assez souvent du racisme, avec beaucoup d’ignorance et des propos que certains se permettent. Je pensais qu’avec le temps cela s’apaiserait, que les gens se renseigneraient davantage. Mais c’est encore très présent dans certains milieux et certaines tranches d’âge. C’est difficile à vivre, et cela finit par isoler. »
Julia, professeure, est installée en France depuis 2007. Elle n’a pas été touchée directement par les événements. Ce qu’elle observe, c’est le regard porté sur les autres. « J’ai parfois le sentiment qu’en France, on peut être considéré comme étranger aux yeux de certains simplement parce qu’on est Noir, Arabe ou musulman, même lorsqu’on est né en France et qu’on est Français. C’est précisément là que le débat dépasse la question de l’immigration : il touche aussi à l’appartenance, à la place que chacun occupe dans la société et à la manière dont certaines populations sont perçues. »
Repenser le vivre-ensemble
Elle ne généralise pas. « Je n’ai pas personnellement constaté de changement majeur dans mes relations quotidiennes avec les autres communautés. En revanche, j’ai le sentiment que les débats actuels accentuent des clivages qui existaient déjà dans la société française. »
Puskarini, juriste et militante, se méfie, elle, du mot « communautés ». « Cela donne parfois l’impression que la société française serait composée de groupes homogènes qui s’opposeraient naturellement les uns aux autres. Or, les fractures sociales sont bien plus complexes et traversent aussi les classes sociales, les générations et les territoires. »
Installée à Paris depuis 2014, elle récuse le lien qu’une partie de la droite et de l’extrême droite établit entre violences et immigration. « Mais sur quelle base ? Quels sont les chiffres qui permettent d’établir un tel lien ? Et il faut aussi rappeler qu’être issu de l’immigration ne signifie pas être étranger. Beaucoup de personnes que l’on renvoie constamment à leurs origines sont tout simplement françaises. » Les revendications, dit-elle, ne sont pas celles d’un « prétendu mouvement d’immigrés » : ce sont aussi celles de jeunes Français.
Reste une question : que fait-on de nos différences ? UDU évoque spontanément les fêtes qui réunissent les Mauriciens, au-delà des appartenances religieuses. « Des amis chrétiens viennent fêter l’Aïd avec nous, comme nous partageons le Nouvel An chinois ou Divali. » À Divali, des gâteaux circulent entre familles, amis et voisins de toutes confessions ; à l’Aïd, la nourriture est partagée avec les proches, les voisins et les personnes en difficulté. « Il est possible de vivre ensemble sans que la différence devienne un problème. Voir autant de sujets de division en France, c’est dommage, c’est une perte de richesse culturelle. »
Puskarini, elle, ne présente pas l’île comme un modèle. « Je viens d’un pays dont l’histoire est profondément marquée par les migrations, la colonisation et la coexistence de différentes cultures et religions. Cela ne veut pas dire que Maurice est exempte de tensions communautaires, loin de là, mais je suis particulièrement sensible à la manière dont les questions d’identité et d’origine peuvent être instrumentalisées politiquement. »
Pour Rubesh, « le vrai défi est là : réussir à vivre ensemble sans que certains aient à justifier leur existence ou leur place dans la société plus que les autres ».
