Les pillages et les actes de vandalisme des 12 et 13 octobre ont placé les jeunes sous les projecteurs. Mais derrière ces événements se dessine une génération aux parcours, aux défis et aux ambitions multiples, qui interroge sa place dans la société mauricienne et l’avenir qu’elle souhaite construire.
Le soir du 12 octobre, Shawn Heerah dîne chez lui, à Sainte-Croix, lorsqu’il apprend que des personnes brûlent des pneus et bloquent la route. Son frère vient de rentrer du commerce. Il est environ 20 heures. Les deux frères sortent pour voir ce qui se passe.
Au début, Shawn cherche à comprendre. Dans son quartier, les problèmes de distribution d’eau évoqués ailleurs ne se posent pas avec la même acuité. Mais les événements se rapprochent du rond-point d’Esko. Des commerces sont vandalisés. L’inquiétude s’installe.
À 20 ans, cet étudiant en droit et finance à l’Open University comprend que le coût de la vie, le chômage et les pénuries d’eau peuvent nourrir le mécontentement. Il refuse pourtant que la colère de certains justifie les violences ou que celles-ci soient imputées à toute une population. « Ce n’est pas parce qu’une minorité commet des actes de violence que la majorité doit être jugée de la même manière », insiste-t-il.
Pour Shawn, cette distinction est loin d’être théorique. Il connaît les préjugés associés à Sainte-Croix, notamment à la cité Briquetterie. Une adresse peut peser dans une recherche d’emploi. Certains jeunes, raconte-t-il, se voient écartés en raison de leur lieu de résidence ou d’un certificat de moralité défavorable. « Certaines personnes pensent que, parce qu’on vient de Sainte-Croix ou de la cité Briquetterie, on est forcément mauvais ou qu’on n’a pas étudié. Elles ont du mal à croire qu’il puisse y avoir des diplômés qui viennent de là. »
Il ne prétend pas que tout va bien dans son quartier. Le soutien scolaire fait parfois défaut, le suivi parental peut être insuffisant et les distractions éloignent certains jeunes des études. Mais il refuse qu’on confonde les difficultés d’un milieu avec le destin de ceux qui y grandissent. « Une tomate pourrie ne gâte pas tout le panier. »
Le sien est celui d’un étudiant qui prend le bus pour se rendre sur le campus de Curepipe, rentre chez lui vers 18 heures et poursuit ses études.
Pour Bibi Haajrah Ajeem, cette possibilité s’est refermée plus tôt. Pendant que ses camarades préparaient leurs examens, envisageaient l’université ou profitaient de leur vie sociale, elle a quitté l’école. Non par manque d’ambition. « J’ai dû privilégier le travail plutôt que l’éducation parce que ma famille avait besoin d’un soutien financier immédiat », explique-t-elle.
De la dignité face aux stéréotypes
Il a fallu apprendre à compter, gérer les factures, faire face à la pression du travail et mesurer chaque dépense. La nourriture et les besoins essentiels passaient avant les études. Elle s’est parfois sentie isolée, contrainte de grandir plus vite que les autres. « Les gens doivent comprendre que quitter l’école ne signifie pas que nous étions paresseux ou que nous manquions d’ambition. Pour certains d’entre nous, c’était une question d’amour, de nécessité et de sacrifice. » Haajrah voudrait que les jeunes placés dans une situation semblable puissent reprendre leur parcours sans être jugés à l’aune de leurs diplômes.
À Bambous, Emma Cecile, 18 ans, a découvert les événements du 12 octobre à travers les images diffusées en ligne. Les rues familières de son village, où les habitants se croisent entre mosquées, temples et églises, lui ont soudain paru méconnaissables. Les violences la révoltent, mais elle pense aussi aux familles qui en subissent les conséquences sans avoir pris part aux événements. « Ceux qui paient le prix de ces situations sont souvent les familles ordinaires, pas nécessairement les décideurs », observe-t-elle.
La jeune fille, présidente pendant deux ans du National Children’s Orchestra of Mauritius (NCOM), s’interroge sur ce qui conduit certains jeunes à avoir le sentiment qu’ils n’ont pas de place dans la société. Les inégalités, la marginalisation et les difficultés accumulées méritent d’être examinées, estime-t-elle, sans que cela revienne à excuser les destructions. « Si certains vont détruire, faites confiance à ceux qui vont reconstruire. »
Emma, qui a participé au National Youth Parliament 2026, veut contribuer à cette reconstruction à sa manière. Ses engagements lui ont appris à connaître les droits de l’enfant, les responsabilités citoyennes et le fonctionnement des institutions parlementaires et judiciaires. Elle entend rester à Maurice et y travailler. À ses yeux, les jeunes doivent pouvoir participer à la vie collective sans que leur origine, leur couleur de peau, la texture de leurs cheveux ou leur nom déterminent la place qui leur est accordée. « Tous les jeunes devraient avoir les mêmes possibilités de faire entendre leur voix et de contribuer, quelle que soit leur origine. »
Cependant, souligne Tishal Arjun Beegadhur, étudiant en communication à Curtin Mauritius et photographe à temps partiel, la liberté d’expression s’accompagne de responsabilité. En tentant de reconstituer le fil des événements, il a vu ce que la vitesse fait à l’information. Une publication partagée sans vérification, une rumeur qui enfle, une image interprétée hors contexte : les 12 et 13 octobre l’ont montré. C’est pourquoi il veut que les jeunes vérifient avant de publier, distinguent les faits des affirmations, mesurent les conséquences de ce qu’ils diffusent.
Dans la foulée, le jeune homme s’inquiète des conclusions hâtives sur une jeunesse présentée comme perdue. L’implication de jeunes, y compris de mineurs, dans les manifestations et les destructions appelle des questions, reconnaît-il. Mais il ne veut pas que les actes de certains deviennent un verdict porté sur toute une génération. « Nous devrions avoir davantage de chances de faire nos preuves. »
Neel Oodhub acquiesce. L’entrepreneur dit avoir été convaincu par les récents événements de la nécessité de mieux écouter les jeunes avant que leurs frustrations ne s’accumulent. Après près de cinq ans à Dubaï, il est rentré à Maurice pour développer sa propre activité. Le 12 octobre, vers 17 heures, il avait reçu des appels l’avertissant que des mouvements pourraient se produire dans la soirée. Il n’imaginait pas que la situation prendrait une telle ampleur. Il plaide pour des espaces de dialogue et une communication plus directe entre la jeunesse, les institutions, les entreprises et les décideurs.
L’illusion du modèle mauricien
C’est depuis l’Inde, où elle prépare un master en ourdou à l’Aligarh Muslim University, que Shanna suit les événements. Lorsqu’une amie lui écrit « Ena lager Moris », les messages commencent à affluer. On lui parle des problèmes d’eau, des manifestations, des incendies et des violences. Elle entend également le récit d’un incident impliquant un policier et une femme blessée, sans pouvoir en vérifier elle-même les circonstances. « J’étais choquée. Je me suis souvenue des histoires que ma mère me racontait sur Kaya », raconte-t-elle.
Elle demande à son père et à son frère de garder les portes fermées. Des images de récoltes brûlées près de Cascavelle lui parviennent. À distance, elle suit les nouvelles, inquiète pour les siens et incapable d’intervenir.
En Inde, elle présente souvent Maurice comme un pays où des communautés différentes vivent ensemble sans que la religion ou la caste ne deviennent des motifs de confrontation. Les images de ces journées heurtent cette représentation. « J’avais l’impression d’avoir porté la poisse au pays. »
Elle ne prétend pas connaître les motivations de ceux qui ont participé aux violences d’octobre. Elle s’interroge sur les frustrations qui peuvent exister, et sur la manière dont la société pourrait mieux y répondre.
Quand le mérite ne suffit pas
Avoir un projet ne garantit pas de pouvoir le réaliser. Entre l’aspiration et la réalité se glissent le coût de la vie, les difficultés d’accès à l’emploi, les contraintes administratives, les inégalités sociales et, parfois, le sentiment que les efforts ne sont pas récompensés.
Pour Haajrah, tout commence par une arithmétique : comment mettre de l’argent de côté quand l’essentiel du salaire sert aux dépenses courantes, et que la hausse des produits alimentaires pèse sur les foyers à faibles revenus ? Quand on a quitté l’école tôt, les emplois accessibles ne permettent pas toujours de construire une stabilité.
Elle apprend pourtant chaque jour dans son travail, et y trouve une forme de satisfaction. Mais les perspectives d’évolution restent restreintes. « Le travail acharné ne suffit pas toujours lorsque le système économique rend les dépenses essentielles inabordables », souligne-t-elle. Elle ne rêve pas de richesse : elle veut une stabilité, une tranquillité d’esprit, ne plus vivre dans l’urgence.
Le diplôme protège-t-il de cela ? Shanna n’en est pas sûre. Son master en ourdou lui apportera des connaissances, mais elle ignore si elles se traduiront par un emploi à Maurice. En Inde, elle constate que cette langue attire davantage d’étudiants et offre plus de possibilités dans l’enseignement. À Maurice, elle a le sentiment que l’ourdou perd du terrain à mesure que l’anglais gagne en importance. Elle a envisagé de rester à l’étranger, où les perspectives professionnelles et les salaires pourraient être plus avantageux. Pourtant, sa famille et son attachement à Maurice continuent de peser dans sa décision.
Elle prépare des cours particuliers, lit des articles sur l’éducation, envisage des solutions de rechange, sans vouloir abandonner la discipline qu’elle a choisie. Les compétences académiques ne suffisent pas, dit-elle : la communication, le travail avec les autres comptent aussi. Mais à une condition, être recruté selon ses mérites et rémunéré suffisamment pour vivre correctement.
Car l’entrée dans la vie adulte l’inquiète : logement, voiture, dépenses d’un foyer. Les prêts aident, mais ils risquent de peser dès les premières années. Elle refuse que des diplômés acceptent n’importe quelles conditions par peur de ne pas trouver mieux. « Qu’est-ce que le pays offre aux jeunes pour qu’ils aient envie d’y rester ? »
Prouver
Le pouvoir d’achat est aussi au cœur des préoccupations de Shawn. Concilier études et travail reste difficile quand les dépenses augmentent. Mais, pour lui, l’argent n’est pas le seul mur. Il ne suffit pas d’ouvrir des possibilités sur le papier si les préjugés empêchent certains jeunes d’en profiter. Shawn veut que les jeunes de quartiers stigmatisés aient un meilleur accompagnement scolaire, plus de soutien dans leurs démarches, la possibilité de faire leurs preuves.
Faire ses preuves : c’est précisément ce que Tishal dit vivre. Être jeune, c’est devoir démontrer qu’on est capable avant d’obtenir la confiance qui permet de progresser. L’âge sert trop souvent de critère, indépendamment des réalisations. Lui a appris la photographie par la pratique, les rencontres et la persévérance. Il veut terminer son diplôme, poursuivre en communication et relations publiques, ouvrir officiellement son studio, se faire connaître au-delà de Maurice. Les réseaux sociaux offrent une visibilité précieuse, mais exposent aux critiques et aux jugements rapides.
Ce qui l’inquiète, c’est le peu de place faite à ceux qui font déjà des efforts : les jeunes qui lancent un projet, développent une activité, s’engagent dans leur communauté. Il lui arrive de rencontrer des clients qui doutent de ses capacités avant même d’avoir vu son travail, puis s’étonnent de son âge. Certains le croyaient plus âgé. Il voudrait que les jeunes puissent accéder à davantage de conseils, de formations et d’occasions de gagner en expérience, sans devoir attendre d’avoir réussi pour être pris au sérieux.
Emma y voit un problème d’institutions. Dans les mouvements de jeunesse, elle a mesuré les idées, les capacités, la volonté de contribuer. Mais les jeunes ne sont pas représentés à la hauteur de leur nombre ni de leurs préoccupations. Elle réclame une méritocratie réelle, avec une chance équitable pour chacun, et refuse les stéréotypes liés à l’origine, à l’apparence ou au lieu de résidence. La qualité de l’éducation est, pour elle, centrale.
Les institutions, Neel Oodhub les rencontre au quotidien. Maurice offre des possibilités, reconnaît-il, mais l’accompagnement varie selon les secteurs, et certaines procédures prennent du temps. Un client donne son accord en réunion puis change de position sans explication. Pour de jeunes entreprises aux moyens limités, ce sont du temps et des ressources perdus. Il tient à la transparence, au respect mutuel, à la qualité de la communication.
Il reconnaît que des mesures récentes, incitations fiscales, initiatives pour l’adoption de l’intelligence artificielle et des technologies, peuvent créer un environnement plus favorable. Mais la motivation ne suffit pas : il faut des démarches compréhensibles, des engagements respectés, des conseils accessibles. Une idée ne devient pas automatiquement une entreprise viable.
Partir ou rester
Dans ce décor, partir serait plus simple. Shawn a fait l’autre choix. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le futur. » Il souhaite surtout que les gens de son quartier aient les mêmes possibilités que les autres, sans avoir à prouver sans cesse qu’ils ne correspondent pas aux préjugés qui les entourent. Si tous ceux qui souhaitent améliorer les choses partent, s’interroge-t-il, qui restera pour y travailler ?
Rester, pour Haajrah, suppose que quelque chose change. Elle ne demande pas que son parcours soit effacé, mais que d’autres ne soient pas obligés de faire le même choix. Elle voudrait des parcours éducatifs de seconde chance, avec des formations pour ceux qui ont quitté l’école tôt, et une aide financière mieux adaptée aux familles qui peinent à couvrir l’essentiel. Et du respect, qui compte autant : quitter l’école ne veut pas dire avoir cessé d’apprendre. Les jeunes qui soutiennent leurs parents devraient être reconnus pour cela, plutôt que jugés sur ce qu’ils n’ont pas pu accomplir.
D’autres n’attendent pas. Emma a commencé par elle-même. Au NCOM, elle a découvert des réalités différentes de la sienne et mieux compris les besoins des enfants vulnérables ; au National Youth Parliament, elle a développé écoute et leadership. Elle voit des jeunes qui ne se contentent pas de commenter : NAFCO, le NCOM, Apex Group, qui a organisé une marche pour la paix à Quatre-Bornes, des mouvements religieux et associatifs, La Mission Jeunes, qui a récemment réuni près de 500 jeunes au Festival of Just the Beginning. Ces initiatives ne résolvent pas à elles seules les problèmes structurels du pays, concède-t-elle. Elles montrent que des jeunes cherchent à se réunir, se former, agir.
Cela passe, dit-elle, par l’examen de ses propres attitudes, la remise en cause des préjugés appris, des conversations parfois inconfortables. Elle s’appuie sur l’Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes. » La solidarité ne doit pas rester un mot de discours.
Nareshwara Rao Sanyasi, 29 ans, Quantity Surveyor et Cost Consultant, agit par la culture. À la tête du Telugu Youth Wing de la Mauritius Telugu Maha Sabha, il rassemble des jeunes autour de leur héritage et encourage le leadership, le travail d’équipe et la participation communautaire. La jeunesse ne se désintéresse pas de ses racines, juge-t-il, à condition de lui proposer des espaces concrets. « Ne demandez pas ce que votre culture peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre culture. »
Mais Nareshwara ne veut pas que les jeunes soient seulement conviés à des activités organisées par d’autres. Ils doivent pouvoir proposer leurs idées, prendre des responsabilités et participer aux décisions. Pour lui, l’identité culturelle ne devrait pas dresser de frontières entre les communautés, mais favoriser les rencontres. Il ne s’agit pas de se replier : en découvrant les héritages des autres, les jeunes renforcent les liens entre communautés.
Neel vise plus loin. Il veut bâtir une entreprise capable de rivaliser avec des acteurs internationaux, notamment à Singapour ou à Dubaï. Son projet, Future by AIX, ne cherche pas le succès immédiat. « Pour moi, le mot important est la durabilité. » Il souhaite mettre son expérience internationale au service de projets durables et renforcer les liens économiques entre Maurice et les Émirats arabes unis.
Maurice possède des compétences financières reconnues à l’international, encore faut-il que les entreprises locales puissent grandir, accéder aux marchés, recruter ; les PME, rappelle-t-il, créent des emplois et de nouveaux secteurs. Cela suppose un accompagnement qui ne s’arrête pas au lancement : formalités, finances, stratégie commerciale, financement, et une coopération entre entreprises, institutions publiques et entrepreneurs.
Mais s’il pouvait changer une seule chose, il commencerait par l’école. Elle devrait apprendre à réfléchir, communiquer, créer, résoudre des problèmes, se connaître, comprendre le monde, plutôt que faire des examens l’unique mesure de la valeur. « L’éducation peut aider à transformer la frustration en ambition et en énergie constructive », estime-t-il.
Shanna va plus loin. Si elle devient enseignante, elle voudrait des cours plus vivants, un vrai lien avec ses élèves, qu’ils se sentent écoutés et prennent confiance. Elle veut aussi que l’accompagnement psychologique et l’éducation émotionnelle soient plus accessibles, car les difficultés ne sont pas que financières : tensions familiales, blessures du passé, comportements toxiques touchent jeunes et adultes. Sans outils pour comprendre ce qu’elles ressentent ou gérer les conflits, les personnes peuvent basculer dans des comportements destructeurs. « Nous avons besoin d’apprendre à mieux nous comprendre et à mieux comprendre les autres », explique-t-elle.
Reste une question commune : que signifie offrir des chances égales quand les conditions de départ sont si différentes ? Un diplôme peut ouvrir une porte sans garantir un salaire suffisant. Une idée peut devenir une entreprise si l’environnement la laisse grandir. Une personne peut être déterminée, mais les responsabilités familiales, les préjugés ou l’argent peuvent ralentir sa progression. Aucune de ces solutions ne peut être portée par une seule génération : les jeunes peuvent proposer, agir, créer, réclamer, mais les institutions, les employeurs, les familles et la société ont aussi leur rôle.
La jeunesse ne demande pas seulement qu’on lui fasse confiance. Elle demande des conditions dans lesquelles cette confiance peut devenir concrète.
