Dans son discours, le chef de l’État a rappelé que la corruption et les malversations économiques constituent des obstacles majeurs au développement du pays. Il a annoncé la mise en place d’une liste noire sur laquelle seront répertoriées les personnes accusées de ce fléau. « Toute personne accusée de corruption sera d’abord inscrite sur une liste noire », a-t-il déclaré.
Il a en outre souligné que cette liste pourra être consultée même vingt ans plus tard. « Même après vingt ans, lorsqu’il faudra nommer une personne à un poste de responsabilité, on vérifiera si son nom ne figure pas sur la liste noire. »
Il a également annoncé que les biens des personnes soupçonnées de corruption seront vendus avant même leur jugement afin de les dissuader de commettre de tels actes. « Une fois une personne arrêtée, avant même son jugement, on vendra d’abord ses biens afin de décourager de telles pratiques. » Selon le chef de l’État, certains responsables corrompus utiliseraient en effet l’argent détourné pour s’offrir des conditions de vie confortables en prison.
Le président a par ailleurs annoncé une campagne de sensibilisation de trois mois à ce sujet. Les comités mixtes de lutte contre la corruption seront mobilisés sur toutes les collines du pays afin de renforcer la participation des citoyens dans ce combat.

L’indépendance du comité mise en doute
Parmi les membres du comité national figurent plusieurs responsables de l’Exécutif et d’autres institutions publiques notamment le président de la République, Évariste Ndayishimiye ; la procureure générale de la République, Rose Nkorerimana ; le ministre des Finances, Alain Ndikumana : le ministre de la Justice, Alfred Ahingejeje ainsi que le ministre de l’Intérieur, Léonidas Ndaruzaniye.
Le comité compte également des représentants de la société civile dont Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome) ; Gérard Hakizimana, qui est à la tête de Force de lutte contre le népotisme et le favoritisme au Burundi (Folucon.F) ainsi que Hamza Jonathan Niyongabo, représentant de la communauté musulmane dans la province de Bujumbura.
Certains acteurs burundais s’interrogent sur la capacité d’une structure comprenant des responsables de l’Exécutif à enquêter en toute indépendance sur d’éventuelles malversations impliquant des autorités publiques.
Réactions
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Vianney Ndayisaba : « Si une personne impliquée dans des faits de corruption fait partie de ce comité va-t-elle enquêter sur elle-même, se juger et se sanctionner ? »
La composition du comité ne laisse pas indifférente l’Association de lutte contre le chômage et la torture (Aluchoto). Son coordinateur, Vianney Ndayisaba, doute sur la capacité de cette structure à poursuivre d’éventuels responsables impliqués dans des affaires de corruption. « Si une personne impliquée dans des faits de corruption fait partie de ce comité et exerce des responsabilités au sein des autorités, va-t-elle enquêter sur elle-même, se juger et se sanctionner ? », s’interroge-t-il.
Pour lui, la composition du comité soulève des questions sur l’indépendance et la crédibilité de la stratégie nationale de lutte contre la corruption et les malversations économiques. Il évoque notamment les soupçons de corruption liés à l’attribution de certains marchés publics dans lesquels des autorités sont souvent impliquées.
Le coordinateur d’Aluchoto cite également le cas des responsables qui auraient signé des contrats dont l’existence serait contestable, notamment dans le secteur des engrais.
Il s’interroge sur la présence au sein des instances dirigeantes de l’entreprise Fomi de personnes ayant précédemment exercé des fonctions ministérielles et dont le rôle dans la gestion de ces dossiers mériterait d’être examiné. « Lorsque des autorités collaborent avec des entrepreneurs pour obtenir des marchés publics en échange d’avantages personnels et que des fonds publics sont détournés, comment peuvent-elles se dénoncer, se juger et se punir elles-mêmes ? », s’inquiète-t-il.
Face à ces préoccupations, M. Ndayisaba appelle le nouveau comité à examiner les dossiers susceptibles d’avoir causé d’importantes pertes au pays. Il cite notamment les fonds destinés à la construction du barrage de Mpanda dont la disparition présumée soulève des interrogations ainsi que les ressources budgétaires affectées à l’achat des engrais et des carburants.
Pour le coordinateur d’Aluchoto, les personnes dont l’implication dans des détournements est établie doivent répondre de leurs actes devant la justice, indépendamment de leurs rangs ou de leurs fonctions.
Faustin Ndikumana : « On ne peut pas exécuter un programme, un projet et s’évaluer en même temps »
Le directeur national de Parcem appelle le gouvernement à clarifier le cadre légal de cette stratégie et à garantir l’indépendance du mécanisme de suivi et d’évaluation.
Selon lui, la première exigence est la publication officielle du document stratégique qui doit servir de référence aux actions de sensibilisation, de mise en œuvre et d’évaluation. « Où est le document de stratégie nationale qui doit être dans une logique de suivi et d’évaluation ? La stratégie ne peut jamais être en l’air parce que nous avons consacré beaucoup de temps à des retraites et formulé des recommandations pertinentes. Il faut que cela soit sanctionné par un document ».
Faustin Ndikumana rappelle que la lutte contre la corruption doit s’appuyer sur des textes légaux en vigueur, notamment la loi anticorruption et le Code pénal. Il met en garde contre toute sanction qui ne serait pas prévue par la loi et invite le gouvernement à organiser un débat sur le cadre juridique existant afin d’identifier les éventuelles réformes nécessaires à mener. « La répression de la corruption doit se référer à la loi. Il ne peut jamais y avoir des sanctions inventées, des sanctions décidées émotionnellement ».
Le directeur national de Parcem critique également la composition du comité qui comprend notamment le président de la République et plusieurs membres du gouvernement. À ses yeux, les autorités chargées de mettre en œuvre la politique anticorruption ne devraient pas être celles qui en assurent elles-mêmes l’évaluation. « On ne peut pas exécuter un programme, un projet et s’évaluer en même temps ».
Pour garantir l’efficacité du dispositif, il préconise un comité indépendant, composé notamment des représentants de la société civile, des médias, du secteur privé, des institutions de recherche, des confessions religieuses et des organes de contrôle. Il cite, entre autres, la Cour des comptes, l’Inspection générale de l’État, les institutions judiciaires et les commissions parlementaires chargées de la bonne gouvernance. « Il faut que le suivi et l’évaluation soient assurés par un comité qui agit de façon indépendante par rapport aux actions du gouvernement ».
Pour M. Ndikumana, la corruption contribue à la fuite des capitaux, à l’évasion fiscale, à l’affaiblissement de la concurrence et au recul des investissements étrangers. Il déplore les détournements présumés de fonds publics et les irrégularités dans l’attribution des marchés, notamment dans le secteur minier.
Il rappelle que des infractions tels que l’enrichissement illicite, le blanchiment de capitaux, le détournement de biens publics et le trafic d’influence sont déjà réprimées par la loi. Pour lui, la priorité est donc de faire appliquer les textes existants, tout en garantissant un contrôle indépendant et transparent de la stratégie anticorruption.
Analyse
André Nikwigize : « Aujourd’hui, en 2026, quels instruments dispose-t-il pour cette lutte »
Pour André Nikwigize, économiste burundais et ancien conseiller économique principal auprès du Secrétariat général des Nations unies, les nouvelles annonces du président Évariste Ndayishimiye en matière de lutte contre la corruption s’apparentent à des promesses politiques à l’approche des élections.
Il rappelle qu’en 2011, le président Pierre Nkurunziza avait lancé la Stratégie nationale de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, sans que celle-ci soit effectivement mise en œuvre. En 2020, le Burundi figurait au 165e rang des pays les plus corrompus au monde, selon son analyse.
« Lorsque Évariste Ndayishimiye accéda au pouvoir en 2020, il prit l’engagement de promouvoir la bonne gouvernance et de lutter contre la corruption. Lorsqu’on lui demanda de faire déclarer leurs richesses par tous les hauts responsables à leur entrée en fonction, conformément à la loi, il en fut incapable. Par la suite, en 2022, lorsqu’il constata que la corruption prenait des proportions anormales, il demanda à ceux qui avaient détourné l’argent de l’État de le déposer à la BRB. Il avouait son incapacité à lutter contre ce fléau ».
L’économiste s’interroge également sur les moyens dont dispose le chef de l’État pour combattre ce phénomène en 2026, alors qu’il a lui-même dénoncé la corruption au sein de plusieurs services publics, notamment l’OBR, la BRB et la Justice.
« Va-t-il les remplacer tous ? Va-t-il dresser une “liste noire” sur laquelle ses proches seraient absents ? Qui va le croire ? ».
André Nikwigize rappelle qu’il existe déjà plusieurs mécanismes de prévention, de contrôle et d’alerte. Toutefois, compte tenu des liens entre certains responsables et les personnes potentiellement impliquées, il doute de la capacité du président à les appliquer efficacement.
