Entre héritage de l’ancien régime, influence des mouvements islamistes et alliances militaires, la place de l’armée soudanaise dans la représentation politique du pays soulève de sérieuses questions. Auprès de l’Union africaine, la priorité devrait être de faire entendre la voix des civils et de restaurer un pouvoir fondé sur la volonté populaire.
Une représentativité politique remise en question
Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan, en avril 2023, la question de la légitimité politique des forces armées soudanaises est au cœur des débats sur l’avenir du pays. Dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, l’armée affirme défendre les institutions nationales et préserver l’unité territoriale. Toutefois, cette prétention à incarner l’État ne signifie pas nécessairement qu’elle représente les aspirations de l’ensemble du peuple soudanais.
La question mérite d’être posée : une institution militaire engagée dans une guerre dévastatrice peut-elle, à elle seule, parler au nom d’une population qui réclame la sécurité, la paix et le retour à un pouvoir civil ?
Cette interrogation est d’autant plus importante que le paysage militaire soudanais ne se limite pas à une armée homogène. Il comprend différentes formations armées, des milices alliées et des brigades islamistes, dont les intérêts et les objectifs ne coïncident pas nécessairement. Selon une analyse publiée en juillet 2026 par le Centre d’études stratégiques sur l’Afrique, le conflit implique un ensemble fragmenté d’acteurs militaires et paramilitaires, parmi lesquels figurent des groupes tribaux, des brigades islamistes et des réseaux armés poursuivant des objectifs variés.
L’influence persistante des réseaux de l’ancien régime
L’une des principales préoccupations concerne la place occupée par les réseaux politiques et idéologiques hérités du régime d’Omar el-Béchir, renversé en 2019.
Durant plusieurs décennies, le pouvoir soudanais s’est appuyé sur des structures politiques et sécuritaires étroitement liées au mouvement islamiste. Malgré la chute de l’ancien président, certaines de ces influences ont persisté dans le paysage politique et militaire.
Les liens historiques entre les réseaux islamistes et une partie de l’appareil militaire continuent ainsi d’alimenter les interrogations sur la nature du pouvoir exercé au nom de l’État soudanais.
En mars 2026, le chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan, a publiquement nié que les forces armées entretiennent des liens avec des organisations politiques telles que les Frères musulmans ou l’ancien Parti du congrès national. Ces dénégations illustrent la sensibilité politique de cette question, alors que l’influence des courants islamistes au sein de la coalition combattant aux côtés de l’armée reste un sujet de débat.
Il est donc essentiel de distinguer les institutions militaires, les mouvements politiques et les différentes formations armées qui leur sont associées. Leur proximité historique ou opérationnelle ne signifie pas qu’ils constituent un ensemble parfaitement unifié, mais elle soulève des questions légitimes sur les orientations politiques et les rapports de force qui façonnent la conduite de la guerre.
Des intérêts extérieurs qui compliquent la crise
Le conflit soudanais ne peut pas non plus être compris indépendamment des rivalités régionales et des soutiens extérieurs dont bénéficient différents acteurs armés.
Les alliances diplomatiques, les livraisons d’armes et les appuis logistiques contribuent à complexifier la guerre et à fragiliser les perspectives de règlement politique. Un rapport publié par le Centre d’études stratégiques sur l’Afrique en juillet 2026 souligne la multiplication des groupes armés et la fragmentation des chaînes de commandement. Cette évolution rend plus difficile l’identification d’une autorité capable de contrôler l’ensemble des forces présentes sur le terrain.
Dans ce contexte, les intérêts de certains acteurs militaires peuvent diverger des attentes des populations civiles. La recherche du pouvoir, la préservation de réseaux politiques et les alliances régionales risquent alors de prendre le pas sur les besoins fondamentaux des Soudanais.
La question de l’influence extérieure doit cependant être examinée à partir d’éléments vérifiables, en distinguant les soutiens documentés des accusations politiques formulées par les différentes parties au conflit.
L’Union africaine face à la question de la légitimité
La question de la représentation du Soudan au sein de l’Union africaine est particulièrement sensible.
Le 25 octobre 2021, après le coup d’État militaire ayant renversé le gouvernement de transition, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a condamné la prise de pouvoir et suspendu la participation du Soudan aux activités de l’organisation jusqu’au rétablissement effectif d’une autorité de transition dirigée par des civils. Cette décision établissait clairement le principe selon lequel une transition militaire ne pouvait se substituer durablement à un processus politique civil.
Cette position soulève une question fondamentale : la représentation internationale d’un pays doit-elle reposer uniquement sur le contrôle de ses institutions et de son territoire, ou doit-elle également tenir compte de la légitimité politique de ses dirigeants et de la volonté de sa population ?
Pour les défenseurs d’un retour à l’ordre constitutionnel, la réponse passe par une participation effective des forces civiles soudanaises aux décisions concernant l’avenir du pays. Une représentation politique crédible ne saurait se limiter aux acteurs disposant d’armes ou d’une capacité militaire.
En février 2025, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) ont d’ailleurs réaffirmé, à l’issue de consultations entre des groupes politiques civils soudanais, la nécessité d’un processus politique inclusif, conduit par les Soudanais eux-mêmes. Les deux organisations ont également rappelé qu’aucune solution militaire ne pouvait résoudre durablement la crise.
Redonner la parole aux civils
Au-delà des rivalités entre l’armée et les Forces de soutien rapide, la principale victime de cette guerre demeure la population soudanaise. Les civils ont besoin de protection, d’accès à l’aide humanitaire, de services essentiels et de perspectives politiques leur permettant de sortir durablement du conflit.
Dans ces conditions, reconnaître le rôle institutionnel de l’armée ne doit pas conduire à considérer automatiquement ses dirigeants comme les représentants incontestables de l’ensemble de la nation.
La présence de réseaux issus de l’ancien régime, l’influence de mouvements islamistes et les alliances entre différentes formations armées rendent indispensable un examen approfondi des rapports de force qui structurent le pouvoir soudanais.
L’enjeu pour l’Union africaine est donc de favoriser un processus politique dans lequel les organisations civiles, les forces démocratiques et les différentes composantes de la société soudanaise puissent participer réellement à la définition de l’avenir national.
La légitimité ne se décrète pas par les armes
Le Soudan ne pourra retrouver une stabilité durable sans un processus politique qui dépasse les intérêts des différentes factions armées. Le contrôle des institutions, la puissance militaire et les alliances extérieures ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une représentativité politique incontestable.
La question centrale reste entière : qui peut véritablement parler au nom du peuple soudanais ?
La réponse ne devrait pas dépendre uniquement de ceux qui détiennent les armes, mais aussi de la capacité à rétablir un ordre constitutionnel, à protéger les citoyens et à permettre aux Soudanais de choisir librement leurs dirigeants.
Pour l’Union africaine, le défi consiste à soutenir une solution politique inclusive, fondée sur les aspirations de la population et sur le retour à un pouvoir civil. Car la légitimité d’un État ne peut durablement reposer sur la seule force militaire : elle doit également s’appuyer sur la volonté de ceux qu’il est censé représenter.
Pape Malick Faye
