Kunal Naik, Patricia Adèle-Félicité et Imran Dhannoo alertent sur l’urgence d’investir dans le développement social et l’encadrement des quartiers à risque pour contrer l’instrumentalisation des enfants par les trafiquants de drogue.
Exploitant la précarité et le manque d’encadrement, des réseaux criminels paient des mineurs de 12 à 14 ans pour participer aux violences urbaines. Face à cette instrumentalisation, les travailleurs sociaux tirent la sonnette d’alarme et dénoncent le projet gouvernemental d’abaisser l’âge de la responsabilité pénale à 12 ans.
L’implication de mineurs payés Rs 3 000 par des trafiquants de drogue pour participer aux récents actes de vandalisme met en lumière l’exploitation cynique de la détresse sociale par des réseaux criminels.
Selon le Premier ministre Navin Ramgoolam, plusieurs mineurs âgés de 12 à 14 ans ont participé aux émeutes. Bruneau Laurette affirme que des trafiquants auraient payé des « jockeys » Rs 3 000 pour participer aux incidents. Pour les travailleurs sociaux, cette situation découle directement des conditions de vie de ces jeunes et de l’emprise des réseaux criminels.
Besoins fondamentaux insatisfaits
Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de Caritas Maurice, explique que les commanditaires exploitent l’innocence des enfants, la pression des pairs et leur incapacité à mesurer les conséquences de leurs actes. « Sans encadrement adapté à leurs besoins et leurs réalités, ils deviennent des proies faciles », estime-t-elle. Elle souligne que certains ne mangent pas à leur faim et vivent dans l’insécurité.
Marie-Noëlle, de l’ONG Future Hope, évoque le mimétisme et la tentation matérielle. « Quand ils n’ont rien et voient des jeunes à peine plus âgés au volant d’une voiture ou sur une moto, ils veulent faire de même. » La perspective d’obtenir de l’argent, de la nourriture ou des vêtements représente une tentation majeure.
Instrumentalisation
Kunal Naik, CEO de la National Agency for Drug Control (NADC), indique que les réseaux criminels profitent du manque d’opportunités dans certains quartiers. Guetteurs criant « crapo » ou « martin », surveillants de points de vente ou livreurs à moto : autant de tâches confiées à ces mineurs pour des rémunérations de Rs 1 000 à Rs 2 000 par jour. « Les réseaux criminels transforment la vulnérabilité de ces jeunes en instrument au service du trafic », explique-t-il.
Marlène Ladine, de l’ONG Pont du Tamarinier, décrit des familles dépendantes des barons de la drogue. « Des familles sont coincées comme guetteurs ou prête-noms. Un mineur est facile à exploiter, car la loi ne le soupçonne pas. » Imran Dhannoo, directeur du centre Idrice Goomany, pointe le manque de confiance en soi, l’absence de supervision parentale et le décrochage scolaire. Il préconise des programmes intensifs de proximité et des investissements dans les régions à risque.
La prévention ne suffit pas
Patricia Adèle-Félicité déplore le manque de ressources humaines et d’éducateurs formés pour accompagner ces familles. Elle s’interroge également sur le fait que solliciter des enfants contre paiement puisse relever du trafic humain.
De son côté, Kunal Naik estime que la répression seule ne résout rien. Il plaide pour une approche coordonnée associant lutte contre la pauvreté, prévention, traitement et réinsertion sociale.
Un autre travailleur social appelle à examiner les frustrations sous-jacentes : pauvreté, inégalités éducatives et colère liée à la réforme des pensions. Selon lui, la bavure policière touchant Élodie Thomas a été l’élément déclencheur des débordements. Il préconise de renforcer les centres communautaires et de s’appuyer sur des agents de terrain.
Une travailleuse sociale du centre Frère René Guillemin (CFRG) attire l’attention sur l’absence d’empathie et d’encadrement chez ces adolescents arrêtés. Au-delà des arrestations, tous les intervenants appellent à s’attaquer aux causes profondes de cette vulnérabilité.
Abaisser l’âge de la responsabilité pénale : les ONG montent au créneau
Plusieurs ONG expriment leur mécontentement à la suite d’une décision évoquée lors du Conseil des ministres du mercredi 14 octobre. En raison du nombre de mineurs impliqués dans les émeutes, des amendements à la Children’s Act seront envisagés afin d’abaisser de 14 à 12 ans l’âge à partir duquel un mineur peut être détenu et poursuivi.
Pour les organisations œuvrant auprès des enfants vulnérables, la Children’s Act doit maintenir ce seuil au-delà de 14 ans, les mineurs n’ayant pas la maturité nécessaire pour assumer une responsabilité pénale adulte.
Patricia Adèle-Félicité, de Caritas Maurice et membre du Kolektif Drwa Zanfan Morisien (KDZM), qualifie cette proposition d’inacceptable. « Au lieu de corriger les failles du système, on persécute les enfants. »
Edley Maurer : «On ne peut pas tout mettre sur le dos de l’enfant»
Pour Edley Maurer, manager de l’ONG SAFIRE (Service d’accompagnement, de formation, d’intégration et de réhabilitation de l’enfant), abaisser l’âge de la responsabilité pénale de 14 à 12 ans serait une mauvaise orientation. L’organisation accompagne notamment des enfants issus de familles vulnérables et des jeunes en situation de rue. Fort de cette expérience, il estime que la réflexion sur la responsabilité des mineurs doit tenir compte de leur développement psychologique, de leur capacité à comprendre leurs actes et de leur environnement familial.
Edley Maurer estime également que la responsabilité parentale doit occuper une place centrale dans cette réflexion. Selon lui, l’absence d’encadrement familial peut avoir des répercussions sur le comportement, l’éducation et le parcours des jeunes. Il considère que certains enfants sont davantage exposés aux influences extérieures lorsqu’ils grandissent sans accompagnement familial adéquat.
Revenant sur les tensions observées ces derniers jours, le responsable de SAFIRE estime que l’influence exercée par des adultes sur certains adolescents doit également être examinée. Il craint qu’une révision de l’âge de la responsabilité pénale ne réduise un problème complexe à la seule question de la sanction des mineurs, sans suffisamment prendre en compte les responsabilités de leur entourage et les facteurs sociaux.
« Avec les tensions que l’on vient de voir ces derniers jours, on constate clairement que la plupart de ces jeunes adolescents ont été influencés par un adulte. Aujourd’hui, venir dire qu’il faut revoir l’âge de la responsabilité pénale, c’est trop facile. On ne peut pas tout mettre sur le dos de l’enfant », affirme-t-il.
Pour Edley Maurer, la réflexion devrait ainsi porter plus largement sur la prévention, l’encadrement des jeunes et la responsabilité des adultes qui les entourent. Il estime notamment que la lutte contre les réseaux criminels et les trafiquants de drogue doit également faire partie des priorités. « Pourquoi ne pas prévoir des lois pour pénaliser les barons de la drogue ? Pourquoi les enfants ? Il faut un débat plus large et ne pas prendre des décisions à la va-vite », conclut-il.
