Une crise révèle ce que les années de gestion ordinaire finissent parfois par dissimuler : les failles d’un système, les retards accumulés et les limites de l’action publique. Elle impose des décisions, bouscule les priorités et met les institutions à l’épreuve. Mais lorsque l’urgence retombe, que reste-t-il ? Des mesures ponctuelles ou des changements en profondeur ?
« Ne jamais gâcher une bonne crise. » Cette formule, souvent associée à Winston Churchill, résume le dilemme. Une crise peut ouvrir la voie à des réformes longtemps différées. Encore faut-il que les autorités saisissent cette occasion au lieu de se contenter d’éteindre l’incendie.
À Maurice, la pénurie d’eau, les difficultés du secteur portuaire et les impératifs de la transition énergétique interrogent la capacité du pays à anticiper plutôt qu’à subir. Derrière ces urgences se dessine une même question : les défaillances mises au jour déboucheront-elles sur une révision durable des politiques publiques, ou faudra-t-il attendre la prochaine crise pour mesurer, une nouvelle fois, le prix de l’inaction ?
Les réserves sous pression, les difficultés d’approvisionnement et les infrastructures vieillissantes replacent la sécurité hydrique au cœur des préoccupations. Pour la Central Water Authority (CWA), plusieurs chantiers sont engagés afin de renforcer les capacités du réseau. Reste à savoir si ces projets permettront de réduire durablement la vulnérabilité du pays.
Shiam Thannoo, directeur général de la CWA, met notamment en avant l’installation de 15 Containerised Pressure Filters (CPF) sur les rivières d’ici fin novembre. L’objectif annoncé est de soulager le réservoir de Mare aux Vacoas, dont le faible niveau de remplissage accentue les difficultés actuelles.
« Beaucoup de projets ont déjà été enclenchés, notamment l’installation des Containerised Pressure Filters (CPF). D’ici fin novembre, nous aurons 15 d’entre eux placés sur les rivières, destinés à soulager le réservoir de Mare aux Vacoas », explique-t-il.
Le réseau de distribution constitue un autre point de fragilité. Le remplacement des conduites, inscrit dans un plan Marshall de Rs 2,8 milliards, doit contribuer à sa modernisation. Selon Shiam Thannoo, les procédures d’appel d’offres devraient prochainement être finalisées. Le projet repose sur un accord entre les gouvernements mauricien et indien. « Il faut comprendre que ce projet est un accord entre le gouvernement indien et celui de Maurice. Donc, malgré les difficultés, nous sommes réactifs », affirme-t-il.
La question ne se limite toutefois pas aux infrastructures. Elle concerne aussi la répartition des ressources disponibles, la gestion des forages et la capacité à garantir les besoins domestiques sans compromettre les autres activités économiques.
Ajay Daby : « Tant que nous ménageons la mafia, il n’y aura jamais de réformes »
Pour Ajay Daby, ancien Speaker et avocat, les tensions actuelles ne peuvent être ramenées à une simple expression de mécontentement populaire. Il estime que la société mauricienne est confrontée à un problème plus profond, qu’il associe à l’emprise présumée du crime organisé sur les sphères du pouvoir.
« Quand la drogue entre dans les couloirs du pouvoir, les choses prennent souvent des proportions malsaines », affirme-t-il. « Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas un mécontentement, c’est une prise d’otage du pouvoir », poursuit-il, sans détailler les éléments sur lesquels il fonde cette interprétation.
Ajay Daby dénonce ce qu’il considère comme une tradition de connivence entre des responsables politiques et certaines personnes influentes. À ses yeux, ces liens constituent un obstacle aux réformes. Contacté par téléphone, il estime que les changements institutionnels resteront limités tant que les influences qu’il attribue aux réseaux criminels ne seront pas combattues.
Il avance le vote électronique comme une piste pour revoir le système électoral. « La réponse à l’avenir, si l’on veut vraiment amener des réformes, c’est le vote électronique », soutient-il.
Parvèz Dookhy : « La grandeur de l’État se mesure à la protection qu’il assure à chacun »
L’affaire Élodie Thomas met en lumière, selon Parvèz Dookhy, observateur politique et avocat, les limites du système hospitalier et les inégalités potentielles dans la prise en charge des urgences médicales. Il s’interroge également sur l’influence de la pression populaire sur la mobilisation des autorités et appelle à une protection égale de tous les citoyens.
La mobilisation autour d’Élodie Thomas pourrait offrir un bénéfice politique temporaire au gouvernement de Navin Ramgoolam. Mais, pour Parvèz Dookhy, cette séquence ne doit pas occulter les difficultés structurelles du pays. Il cite notamment la crise de l’eau, dont les conséquences pourraient s’aggraver si les pénuries venaient à perturber davantage les gestes essentiels de la vie quotidienne.
L’intervention de spécialistes indiens aux côtés de médecins mauriciens soulève, à ses yeux, des interrogations sur les capacités du système hospitalier. Sans remettre en cause les compétences des praticiens locaux, il questionne la disponibilité des équipements, l’accès aux spécialités médicales et les choix budgétaires des gouvernements successifs. La coopération internationale peut être légitime, estime-t-il, mais elle devient préoccupante lorsqu’elle révèle des insuffisances dans les capacités nationales de prise en charge.
Parvèz Dookhy évoque également le cas d’une jeune personne grièvement blessée sur un escalator et s’interroge sur les garanties offertes aux victimes de traumatismes graves. Il relève que la mobilisation autour d’Élodie Thomas est intervenue dans un contexte d’indignation populaire, après qu’un tir policier l’a grièvement blessée. Sans prétendre connaître les motivations exactes des autorités, il estime que cette pression a pu peser sur la rapidité et l’ampleur des moyens mobilisés.
D’où cette interrogation : une victime présentant des blessures comparables, mais dont le cas ne susciterait pas une émotion nationale, bénéficierait-elle des mêmes ressources et de la même diligence ?
Pour Parvèz Dookhy, l’accès aux soins ne peut dépendre de la médiatisation d’une affaire ni de son retentissement politique. « La véritable grandeur de l’État ne réside pas dans les moyens extraordinaires qu’il déploie sous la pression des événements, mais dans la protection ordinaire, égale et constante qu’il assure à chacun », conclut-il.
Nita Deerpalsing : « Il faut une politique publique sur l’eau »
Maurice compte entre 500 et 600 forages, dont 280 appartiendraient au secteur privé. La CWA a sollicité l’apport de dix d’entre eux pour soutenir la distribution. Dans ce contexte, Nita Deerpalsing, leader de Lavwa Lavenir, réclame une révision de la gestion des ressources souterraines et une meilleure répartition de l’eau, afin de préserver en priorité les besoins des ménages.
Elle rappelle que les forages étaient autrefois largement utilisés pour irriguer les champs de canne à sucre, alors que la production sucrière n’a plus la même ampleur aujourd’hui. Elle estime qu’une politique hydrique doit tenir compte de cette évolution et favoriser des usages plus responsables.
« L’eau des forages est issue de la pluie et je ne comprends pas cette logique que certains se disent propriétaires d’un élément qui nous est donné gratuitement », déclare-t-elle. Elle plaide pour que l’agriculture recoure davantage à l’eau recyclée et que les forages existants soient exploités au maximum. Selon elle, 60 % de la consommation nationale provient des nappes phréatiques. « Il faut une gestion réfléchie avec des réformes réalistes et dans l’intérêt de la population, et non l’inverse », insiste-t-elle.
Amit Bakhirta : « La sécurité hydrique doit être une priorité nationale »
Les conséquences de la crise de l’eau ne se mesurent pas uniquement au nombre d’heures sans distribution ou au niveau des réservoirs. Pour Amit Bakhirta, fondateur et CEO d’ANNEAU, elles touchent directement la productivité, les coûts des entreprises et l’image économique du pays. « D’un point de vue de premier principe, l’eau n’est pas seulement un service public : elle constitue une infrastructure économique essentielle », affirme-t-il.
Les coupures entraînent, selon lui, des coûts rarement mesurés : heures de travail perdues, achats de réservoirs et d’eau, dépenses de pompage et arrêts de production. L’agriculture, l’hôtellerie, la restauration et les services de santé figurent parmi les secteurs exposés. À ces pertes s’ajoutent un coût social et un risque réputationnel pour Maurice, dont l’économie dépend notamment de la stabilité et de la confiance.
Pour Amit Bakhirta, augmenter les capacités d’approvisionnement ne suffit pas. Il faut d’abord limiter les pertes et préserver l’eau déjà produite. Il préconise le renouvellement des conduites vétustes, la sectorisation du réseau, l’installation de compteurs intelligents et la publication d’objectifs vérifiables de réduction des pertes.
Il appelle parallèlement à diversifier les ressources : captage et stockage, forages, récupération des eaux pluviales, réutilisation des eaux traitées et dessalement lorsque sa pertinence économique est établie. Il estime également nécessaire d’accélérer le projet de Rivière des Anguilles.
Le Budget prévoit Rs 6,4 milliards sur trois ans. Mais le montant annoncé ne garantit pas, à lui seul, la réalisation des projets. « Le véritable enjeu sera l’exécution, la gouvernance et la reddition de comptes », souligne Amit Bakhirta.
Il propose de combiner réallocation des dépenses publiques, prêts concessionnels multilatéraux, financements climatiques, obligations vertes et partenariats privés ciblés. Toute réforme tarifaire devrait, selon lui, maintenir un volume vital abordable pour les ménages vulnérables, tout en faisant davantage contribuer les gros consommateurs et en aidant les PME à financer leurs investissements en efficacité hydrique.
« Une crise n’est jamais souhaitable ; mais il serait impardonnable de la gaspiller », conclut-il. La sécurité hydrique relève ainsi, à ses yeux, d’une priorité nationale qui engage la productivité, la justice sociale et la souveraineté économique.
