3-1 à la 57e. Doublé de Malen sur deux offrandes de Soulé. L’Olimpico chavirait, ivre de son équipe. C’était fini. Du moins, tout le monde le pensait. Les écharpes tournaient déjà. On entendait presque le Capitole applaudir.
Tout le monde, sauf eux. Car il y a des maillots qui ne savent pas se rendre. Le blanc de Madrid est de ceux-là, taché, froissé, mais jamais à terre.
José Mourinho, au bord du précipice, dos au mur, n’avait plus rien à perdre. Son Real n’avait rien montré. Alors il a jeté ses derniers dés, comme on jette ses dernières prières : Güler, la patte de velours, Endrick, la fureur brute. Et puis Carreras. Et puis Espí, un gamin dont personne ne connaissait le nom il y a encore une heure. Un gamin jeté dans le Colisée. C’est le luxe insolent des rois : même les jokers sont des princes.
Et c’est là que Rome s’est mise à trembler. Que l’air s’est fait plus lourd, plus épais. Que le football a cessé d’être tactique pour redevenir tragédie.
83e minute. Corner de Güler. Le ballon fend la nuit romaine, suspendu, ciselé. Gollini repousse mal, fébrilement, les poings pas assez fermes. Espí surgit, comme un voleur, comme un destin. De l’ombre à la lumière en une seconde. 3-2. Un frisson parcourt les travées.
85e minute. Corner encore. Güler encore. Sa patte gauche est un pinceau, un scalpel. Cette fois, c’est Endrick qui s’arrache au marquage, qui s’élève au-dessus de la mêlée, rageur, animal, et qui punit d’un coup de tête sec, sans appel. 3-3. Le vacarme devient silence. Le marbre romain devient glacial.
90e minute. Toujours Güler. Toujours un corner. La même malédiction, le même rituel. Et cette fois, c’est l’ancien banni de la maison, Antonio Rüdiger, le renégat revenu en bourreau, le colosse au front bandé, qui plante le coup de poignard dans le coeur Giallorosso . 3-4. L’Olimpico comprend alors qu’il n’a pas perdu un match, il a croisé un mythe.
En sept minutes, le Real n’a rien montré de plus que son essence pure, son mythe intact : trois corners, trois coups de boutoir, trois actes de foi. Il n’a pas mieux joué. Il a juste refusé de mourir. C’est son romantisme à lui, son éternelle insolence : l’art de survivre quand tout s’effondre, l’art de transformer le néant en légende.
C’est cela, le Real Madrid. Ce n’est pas une équipe qui gagne parce qu’elle est la meilleure. C’est une équipe qui gagne parce qu’elle croit, jusqu’à la dernière seconde, jusqu’au dernier souffle, qu’elle ne peut pas perdre. Une foi transmise comme un héritage, de Di Stéfano à Espí, sans jamais se diluer.
Ce soir-là, mémorable mercredi 14 octobre 2026 , la Roma avait le match, le jeu, la foule, la justice.
Le Real avait l’histoire. Et à Rome, l’histoire gagne toujours.
Patrick Sota
