Un suspect a été arrêté mardi soir à Bambous lors d’une intervention policière après un vol au supermarché Winners et des pillages dans d’autres commerces.
Frustration sociale, pression des pairs, opportunisme ou réseaux criminels : sociologue, travailleur social et criminologue analysent les mécanismes des violences, sans confondre colère légitime et actes délictueux.
Les coupures d’eau, la cherté de la vie et les préoccupations liées à une intervention policière controversée nourrissent la colère d’une partie de la population. Mais jusqu’où ces revendications expliquent-elles les pillages et les actes de vandalisme ? Pour le sociologue Dr Oomandra Nath Varma, le travailleur social Edley Maurer et la criminologue Ashitah Aujayeb, frustration sociale, opportunisme, pression du groupe et éventuelle organisation criminelle peuvent contribuer aux violences.
Pour le Dr Oomandra Nath Varma, les revendications peuvent être légitimes. Reste à comprendre pourquoi une manifestation pacifique dégénère. « La colère ne vient pas seulement des difficultés matérielles, mais aussi du sentiment que les choses ne sont pas justes et que les autorités ne répondent pas aux attentes de la population », explique-t-il.
Plusieurs frustrations peuvent s’accumuler au fil du temps. Certaines difficultés auraient peut-être pu être évitées si les décisions nécessaires avaient été prises plus tôt. Or, les réformes importantes nécessitent souvent des investissements dont les résultats ne seront visibles que plusieurs années plus tard. « Les gouvernements peuvent être tentés de privilégier les mesures qui produisent des résultats immédiats, plutôt que celles dont les bénéfices apparaîtront après leur départ. Lorsque les problèmes persistent, la confiance envers les institutions risque de s’affaiblir », poursuit-il.
Le sociologue distingue toutefois la colère des actes commis. « La frustration peut expliquer la colère, mais elle ne justifie pas la violence. Tous ceux qui souffrent des mêmes difficultés ne se mettent pas à piller ou à détruire des biens. » Certaines personnes se laissent entraîner par la foule, tandis que d’autres profitent d’une manifestation pour commettre des actes qu’elles n’auraient pas osé entreprendre en temps normal.
« Il faut donc se demander si les événements résultent uniquement d’une colère spontanée ou si certains individus ont exploité cette colère pour poursuivre leurs propres objectifs. C’est une hypothèse qui mérite d’être examinée, sans conclure à l’avance que les violences ont été organisées », souligne-t-il.
Les supermarchés pillés, le camion transportant des boissons alcoolisées attaqué et les produits de luxe emportés au Cascavelle Mall interrogent les motivations des participants. « Si les pillages étaient uniquement motivés par la faim ou la pauvreté, on pourrait s’attendre à ce que les produits alimentaires de première nécessité soient les plus recherchés. Si du poulet a effectivement été abandonné alors que des boissons alcoolisées et des produits de luxe ont été emportés, il faut envisager d’autres explications », observe le sociologue.
Ces biens peuvent symboliser le plaisir, le prestige, la réussite ou un mode de vie inaccessible à certains. « Il est donc possible que certains aient été attirés par des produits qu’ils désiraient depuis longtemps, plutôt que par des produits dont ils avaient réellement besoin. D’autres ont pu profiter de l’occasion pour prendre des biens qu’ils espéraient revendre. Pour certains encore, le pillage a pu devenir une manière de se donner du plaisir, de défier l’autorité ou de suivre les autres », avance-t-il.
Lorsqu’un commerce est forcé et que les contrôles semblent momentanément absents, certains peuvent croire qu’ils risquent peu d’être arrêtés. Les actes commis de nuit peuvent aussi faciliter la dissimulation de l’identité, tandis que le nombre donne à certains un sentiment de protection. « Le pillage n’est pas nécessairement le résultat de la pauvreté ; il peut aussi être favorisé par le désir, l’opportunisme et la perception que l’on peut agir sans être puni », résume le Dr Varma.
La pression du groupe
Un jeune arrêté après avoir été accusé d’avoir participé à une attaque contre un poste de police aurait déclaré avoir été encouragé par ses amis. Pour le Dr Varma, ce cas illustre la pression des pairs. « À l’adolescence et au début de l’âge adulte, l’opinion des amis peut avoir une grande importance. Certains jeunes veulent être acceptés, montrer qu’ils sont courageux ou éviter d’être considérés comme des lâches. Dans un groupe, refuser de participer à une action peut devenir plus difficile que d’y prendre part », explique-t-il.
La foule peut aussi donner un sentiment de protection. Certains peuvent croire qu’il sera difficile de les identifier individuellement ou que les forces de l’ordre ne pourront pas faire face à un groupe nombreux. « L’hypothèse à examiner est donc que la pression des pairs, le sentiment d’anonymat et la perception d’un faible risque d’arrestation peuvent se combiner pour encourager des comportements délinquants », précise le sociologue.
La dissimulation du visage peut traduire une volonté d’éviter d’être reconnu, sans suffire à établir les intentions d’une personne. L’influence du groupe ne supprime pas la responsabilité individuelle pour autant, fait-il ressortir.
Des jeunes en perte de repères ?
Manager de l’ONG Safire et éducateur de rue depuis plus de 25 ans, Edley Maurer déplore une tolérance excessive envers certains comportements de jeunes. « Combien de mineurs, dans les régions, montent à moto et passent devant les postes de police sans recevoir de contravention ? Personne ne leur dit qu’ils bafouent la loi », souligne-t-il. « Nous avons tellement fermé les yeux sur certaines choses que certains se croient tout permis dans la société », estime-t-il.
Il pointe également le rôle de la famille et de l’école. « Les parents doivent avoir l’autorité nécessaire sur leurs enfants. Mais, de nos jours, cette autorité n’est pas toujours présente. Les enfants peuvent ainsi se détacher de l’autorité et faire ce qu’ils veulent dans la société », explique-t-il.
Le travailleur social reproche au système éducatif de privilégier les résultats scolaires au détriment de la formation citoyenne. Sous le Certificate of Primary Education (CPE), entre 30 % et 35 % des enfants auraient éprouvé des difficultés à s’adapter à l’école primaire. « Ce problème n’a pas encore été résolu jusqu’à présent. On a simplement déplacé le problème d’un côté à un autre à travers le Nine Year Schooling », avance-t-il.
Selon lui, une proportion similaire de jeunes peine toujours à s’adapter au système scolaire et à la société.
« Le système éducatif actuel fait qu’une partie des enfants vont devenir des intellectuels, mais pas des citoyens responsables. Il pousse aussi ceux qui ne peuvent pas s’adapter vers un idéal que certains n’arrivent pas à atteindre. Ils se retrouvent alors hors du système et, aujourd’hui, nous récoltons cela : des enfants qui manquent de discipline et dont les parents n’ont aucune autorité sur eux », affirme-t-il.
À l’adolescence, les jeunes ont besoin de modèles positifs pour se projeter dans le monde adulte. « Si, durant cette période, ils ont de mauvais exemples dans leur quartier ou dans leur vie, c’est cela qu’ils vont copier. C’est pour cela qu’il est important que les adultes d’aujourd’hui soient des modèles exemplaires pour les adolescents », soutient-il.
Edley Maurer plaide pour des formations animées par des jeunes afin de préparer les futurs leaders, ainsi que pour un accompagnement des personnes impliquées dans les violences. « Ils doivent apprendre à s’adapter à la société, à respecter les valeurs de la République et à se comporter comme des Mauriciens », souligne-t-il.
Il appelle aussi à renforcer l’éducation civique. La phase pilote du projet National Initiative for Civic Education (NICE) doit réunir 200 élèves de Grade 8 du 16 au 28 novembre 2026. Il regrette que le programme ne concerne initialement qu’un nombre limité de jeunes et estime qu’il devrait être étendu à tous, sans distinction, dans le cadre d’un programme mûrement réfléchi.
Des réseaux criminels derrière les violences ?
Le Premier ministre Navin Ramgoolam a évoqué l’hypothèse selon laquelle des barons de la drogue ou des réseaux criminels pourraient profiter des tensions sociales pour alimenter le chaos et paralyser les forces de l’ordre. Pour Ashitah Aujayeb, criminologue à l’Université de Maurice, cette possibilité est plausible, mais elle doit être étayée par des preuves.
« Des réseaux criminels peuvent définitivement profiter du chaos pour détourner l’attention policière. Cependant, parce qu’un groupe exploite une crise, cela ne signifie pas nécessairement qu’il l’a provoquée », précise-t-elle. Pour établir l’existence éventuelle d’une organisation, il faudrait notamment disposer de preuves de coordination, de communications entre suspects, de préparatifs, d’une logistique ou de liens entre les personnes impliquées. « Le soupçon lui-même ne constitue pas une preuve. Il faut éviter les conclusions hâtives », insiste-t-elle.
Concernant les attaques contre les supermarchés et le camion de boissons alcoolisées, elle privilégie, à ce stade, la piste de l’opportunisme, sans exclure une coexistence entre des actes spontanés et des actions préparées. « C’est plus de l’opportunisme que d’une émeute structurée. Mais les deux phénomènes peuvent définitivement coexister. » Certains individus peuvent profiter spontanément du désordre pour piller, tandis que d’autres peuvent préparer leurs actions et entraîner la foule. Le choix des cibles commerciales peut ainsi traduire une recherche de gain matériel plutôt qu’une revendication sociale.
Pour déterminer le degré d’organisation, il faudra examiner la chronologie des attaques, les similitudes entre les modes opératoires et l’existence éventuelle d’une coordination préalable. Les postes de police symbolisent l’autorité de l’État, tandis que les infrastructures peuvent être visées pour perturber le fonctionnement normal de la société. « Les attaques peuvent traduire une volonté de défi, une hostilité envers les institutions ou même une perception d’impunité », analyse-t-elle.
Enfin, le mimétisme peut favoriser la propagation des violences. Lorsqu’un acte violent est commis sans réaction immédiate, d’autres personnes peuvent être encouragées à l’imiter. « La violence devient alors contagieuse. Elle se nourrit de la dynamique de groupe, de l’anonymat surtout, et de l’affaiblissement temporaire des normes sociales », conclut Ashitah Aujayeb.
