La réduction du temps de travail pourrait contribuer à limiter la fatigue et le stress.
Le ministère du Travail et des Relations industrielles a lancé, au début d’octobre, un appel d’offres pour étudier l’introduction d’une semaine de travail de 40 heures à Maurice. C’est une réforme majeure susceptible de bouleverser le paysage professionnel local alors que la durée légale s’élève à 45 heures selon la Workers’ Rights Act de 2019. Sa mise en œuvre soulève des questions sur les salaires, la productivité et les conditions de travail.
La semaine de travail de 40 heures pourrait marquer une évolution du droit du travail à Maurice. Car la durée hebdomadaire légale est généralement de 45 heures selon la Workers’ Rights Act de 2019. Le ministère du Travail et des Relations industrielles a lancé un appel d’offres pour sélectionner un cabinet de conseil chargé d’étudier la faisabilité de cette réforme.
L’avocat Dev Ramano rappelle que la lutte pour la réduction du temps de travail remonte à l’époque coloniale, lorsque les salariés travaillaient six jours par semaine, pour une durée pouvant atteindre 50 à 55 heures. « D’emblée, c’est un droit qui n’a que trop tardé », avance-t-il. Selon lui, la semaine de 40 heures est devenue une revendication centrale à partir de la grève générale de 1979. « Des organisations syndicales, dont la Sugar Industry Labourers Union, l’Union of Artisans of Sugar Industry et la General Workers Federation, ont porté cette demande. La mobilisation a conduit à la création d’un comité chargé d’examiner la question », indique-t-il.
Dans les années 1980, poursuit-il, la durée du travail a progressivement évolué, avec le passage d’une semaine de six jours à cinq jours et demi, puis l’établissement d’une durée légale de 45 heures. « La semaine de 40 heures n’a cependant pas été généralisée. » Pour Dev Ramano, cette revendication est restée au cœur des préoccupations des salariés pendant près d’un demi-siècle. « Une modification adoptée en 2024 a permis d’organiser les 45 heures sur quatre jours, sans réduire la durée hebdomadaire légale », explique-t-il.
Ashvin Gudday, négociateur de la General Workers Federation (GWF), accueille favorablement le projet, qu’il considère comme une revendication historique des syndicats. « Une semaine de 40 heures permettrait aux travailleurs de mieux répartir leur temps entre emploi, repos et loisirs », dit-il.
Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress (MLC), ajoute que cette durée existe déjà dans plusieurs secteurs de la fonction publique, de sorte que certains employés travaillent 40 heures, voire 35 heures par semaine, sur cinq jours. Des entreprises privées appliquent également des horaires similaires. « Nous accueillons favorablement cette réforme, car elle peut bénéficier aussi bien aux employés qu’aux employeurs. »
Cependant, le secteur privé aurait émis une réserve sur l’introduction d’une semaine de 40 heures de travail. Amar Deerpalsing, président de la Fédération des PME, considère qu’une telle mesure ne sera pas sans conséquence. « Tous les employés dont la condition de travail est actuellement de plus de 40 heures par semaine devront être rémunérés sous forme d’heures supplémentaires lorsque le temps de travail dépasse les heures convenues. Une telle mesure impliquerait un coût financier pour les employeurs », fait-il ressortir. Amar Deerpalsing craint que ce coût additionnel ne soit répercuté sur les consommateurs. De cette manière, les consommateurs risquent de se tourner vers les produits et les services importés. Ainsi, la compétitivité des entreprises mauriciennes va diminuer. « Si une entreprise n’est pas compétitive, elle risque d’arrêter certaines activités », argue-t-il.
Cette revendication est restée au cœur des préoccupations des salariés pendant près d’un demi-siècle.»
Cette mesure touchera les entreprises du secteur numérique, celles engagées dans le commerce, les compagnies de sécurité, les entreprises agricoles et manufacturières, entre autres, selon Amar Deerpalsing. Par ricochet, un tel bouleversement aura un effet sur l’économie mauricienne. « Il faudrait voir comment absorber ce coût additionnel. Il y a la possibilité dans certains secteurs d’investir massivement dans la robotique. Cette initiative va jouer en faveur de l’entreprise en matière d’efficacité. Mais les entreprises ont-elles les moyens et les compétences pour faire fonctionner ce genre de machine ou de robot sophistiqué ? », demande-t-il.
Travail et vie privée
En revanche, les avantages attendus concernent principalement la santé, le repos et la vie familiale. Dev Ramano estime que les longues heures de travail ne garantissent pas nécessairement une meilleure productivité. « La productivité n’augmente plus avec les longues heures de travail. » Il considère qu’une réduction du temps de travail pourrait contribuer à limiter la fatigue, le stress et les risques liés aux conditions de travail. « Elle permettrait également aux salariés de consacrer davantage de temps à leur famille, à leur formation et à leurs activités citoyennes. » L’avocat évoque aussi les effets potentiels de cette mesure sur la participation des femmes au marché du travail. Une meilleure répartition du temps pourrait, selon lui, faciliter la conciliation entre responsabilités professionnelles et familiales.
Ashvin Gudday met l’accent sur la nécessité d’un repos suffisant. Il estime qu’une semaine moins longue donnerait aux travailleurs davantage de possibilités de se ressourcer et de préserver leur vie sociale. Haniff Peerun partage cette analyse. « La réduction de cinq heures par semaine pourrait, selon lui, diminuer le stress et la fatigue, tout en permettant aux salariés de passer plus de temps avec leurs proches. » Il insiste sur une condition essentielle : cette réforme ne doit pas entraîner de baisse de salaire.
Charge de travail
Si les représentants syndicaux soutiennent le principe de la réforme, ils évoquent les risques d’une application mal encadrée. Dev Ramano redoute que certains employeurs cherchent à maintenir le même volume de production en concentrant les tâches auparavant réalisées en 45 heures sur une période de 40 heures. « Le lot de travail en 45 heures pourrait être compressé en 40 heures. Ainsi, l’intensité et le rythme accélérés seront les nouvelles formules adoptées. » Une telle organisation pourrait accroître la pression sur les salariés et entraîner une réduction indirecte de leur rémunération. L’avocat évoque également des risques concernant le calcul des heures supplémentaires et le maintien d’horaires plus longs dans les secteurs insuffisamment contrôlés. Il met aussi en garde contre un recours accru à la sous-traitance, qui pourrait maintenir certains travailleurs dans des emplois précaires soumis à des durées de travail plus longues.
Pour Ashvin Gudday, les employeurs devront respecter la nouvelle durée hebdomadaire et comprendre les bénéfices d’un meilleur repos. « Dormir et se reposer mieux rend un travailleur plus efficace », affirme-t-il. Il estime que les salariés pourraient être pénalisés si les entreprises ne tiennent pas compte des effets attendus de la mesure.
Haniff Peerun estime que la réforme devra être accompagnée d’une planification rigoureuse et de consultations entre les syndicats, les employeurs et les autorités. Il propose d’identifier les entreprises et les secteurs dans lesquels la semaine de 40 heures pourrait être introduite progressivement. « Les services essentiels devront notamment maintenir leurs activités. Des systèmes de rotation des équipes pourraient permettre d’assurer la continuité des services sans pénaliser les salariés ni les usagers », dit-il. Il poursuit que les nouvelles technologies et la transformation numérique pourraient faciliter la réorganisation des horaires et améliorer la productivité.
Salaires et droits acquis
Des garanties légales réclamées
La réduction de la semaine de travail à 40 heures devra s’accompagner de garanties juridiques pour éviter toute baisse de salaire, la suppression d’avantages acquis ou une dégradation des conditions de travail. Les représentants syndicaux insistent également sur le renforcement des contrôles et la sensibilisation des employeurs.
Pour Dev Ramano, le maintien intégral des salaires actuellement versés pour 45 heures de travail doit constituer une priorité. « Les 40 heures, c’est bien. Mais la législation doit prévoir, autour de ce nouveau droit, un filet de protection pour les salariés. » Il estime aussi qu’il est nécessaire de revoir les modalités de calcul et les taux de rémunération des heures supplémentaires dans tous les secteurs, afin d’éviter la dégradation des droits des travailleurs. « Les salariés occupant des emplois précaires devraient bénéficier de protections supplémentaires. » Il appelle aussi à renforcer les moyens de l’inspection du travail et des services chargés de la santé et de la sécurité au travail pour assurer le respect des nouvelles dispositions. Les mécanismes de négociation collective devraient, selon lui, être consolidés.
Ashvin Gudday insiste sur le maintien des salaires et des conditions de service. « Les conditions de service et les salaires doivent rester les mêmes pour les travailleurs. » Il estime que les employeurs devront améliorer la gestion de leurs entreprises et mieux planifier leurs activités. « Les autorités de contrôle devront veiller à ce que la réforme n’entraîne aucune diminution des salaires ou des congés annuels. » Il préconise également une campagne de sensibilisation et des mesures contre toute discrimination ou tout licenciement liés à cette réforme.
De son côté, Haniff Peerun réclame un amendement préalable de la législation. « Celui-ci devra protéger les droits acquis, notamment les primes, les allocations, les indemnités et les avantages sociaux, ainsi que les rémunérations servant au calcul des droits à la retraite et des cotisations sociales. »
Des pays qui travaillent moins que Maurice
Dev Ramano, avocat cite plusieurs pays de l’OCDE dans lesquels la durée hebdomadaire moyenne de travail est inférieure à 40 heures : les Pays-Bas (32,1 heures), le Danemark (35,4 heures), la France (35 heures), l’Allemagne (36,4 heures), la Norvège (33,9 heures), l’Autriche (33,9 heures) et la Suisse (34,5 heures). Les États-Unis affichent, selon ses chiffres, une moyenne de 40 heures. Il compare aussi l’espérance de vie de ces pays à celle de Maurice, qu’il estime à 70 ans, pour souligner l’importance de la qualité de vie. Il estime que la réduction du temps de travail mérite d’être envisagée dans une réflexion plus large sur la santé et le bien-être des salariés.
Ashvin Gudday, négociateur de la General Workers Federation cite la France, le Danemark, l’Australie et l’Allemagne comme exemples de pays dans lesquels la durée du travail est relativement réduite. Il mentionne également le Brésil, qui évolue progressivement d’une semaine de 44 heures vers 40 heures. Selon lui, une réduction du temps de travail permettrait aux parents de consacrer davantage de temps à leurs enfants et de renforcer les liens familiaux, dans un contexte dans lequel les familles élargies laissent graduellement place aux familles nucléaires.
Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress indique que plusieurs pays, dont la Chine, le Portugal, l’Italie, le Japon et la Suède, appliquent une semaine de 40 heures. D’autres ont adopté des durées inférieures. Il souligne toutefois que les expériences étrangères ne peuvent pas être reproduites automatiquement à Maurice. Tous les pays possèdent leurs propres réalités économiques, sociales et structurelles. Selon lui, la réforme devra donc tenir compte des besoins des entreprises, des travailleurs et de l’économie mauricienne.
Questions à…Reza Uteem, ministre du Travail : «C’est une promesse électorale et le gouvernement ira de l’avant avec cette mesure»
Où en est-on avec l’introduction de la semaine de travail de 40 heures ?
Dans le programme gouvernemental, nous avons dit que nous appliquerons la semaine de 40 heures de travail à Maurice. C’est une promesse électorale et le gouvernement ira de l’avant avec cette mesure. Nous sommes en faveur d’une telle orientation. Toutefois, nous sommes à l’écoute de ce qui a été mis en avant lors des consultations avec le secteur privé. Il y a eu une réunion tripartite du National Tripartite Council qui a discuté en long et en large des avantages et des conséquences de cette mesure.
À la lumière des recommandations du ministère du Travail, le ministre des Finances a alloué un budget à mon ministère afin de financer une étude de faisabilité qui sera effectuée par un consultant. Le but est de déterminer à quels secteurs la semaine de 40 heures de travail sera étendue, mais aussi de venir de l’avant avec des mesures pour les secteurs qui seront affectés par cette mesure.
Réduire le nombre d’heures de travail par semaine, et maintenir les mêmes salaires, sans une hausse de la productivité va influencer le coût d’opération. Certaines entreprises risquent de répercuter cette hausse sur leurs consommateurs. Ce qui pourrait influer sur l’inflation. Il y aura cependant des entreprises qui ne pourront répercuter cette hausse du coût de production sur leurs consommateurs au risque de plomber leur compétitivité.
Quel est le délai fixé pour finaliser l’étude ?
L’appel d’intérêt pour les consultants a déjà été lancé et se terminera à la fin du mois d’octobre. Le contrat sera accordé en novembre. Le consultant qui sera sélectionné aura jusqu’à fin avril 2027 pour transmettre son rapport. Nous ne voulons pas prendre deux ou trois ans pour venir de l’avant avec ce rapport.
Est-ce que des modèles de pays étrangers dans lesquels la semaine de travail de 40 heures est d’actualité seront pris en considération ?
Il y a des pays, dont la France et le Royaume-Uni, dans lesquels la semaine de travail est inférieure à 40 heures. Nous voulons venir de l’avant avec une mesure professionnelle. Les consultations vont dans ce sens.
Quels sont les secteurs dans lesquels introduire une semaine de travail de 40 heures pourrait être compliqué ?
Les Remuneration Orders montrent que la semaine de travail de 40 heures ou moins est dès à présent d’actualité dans plusieurs secteurs à Maurice. Nous allons devoir revoir les applications pour les domaines concernés dans le secteur privé. Durant le National Tripartite Council, les représentants de Business Mauritius ont fait part de leur réserve sur le sujet. Les représentants de la MEXA ont fait observer que le secteur de l’exportation sera affecté en cas d’introduction d’une semaine de travail de 40 heures. Car davantage d’heures supplémentaires devront être payées. Ce fut le même son de cloche pour les représentants de l’OTAM.
Dans le secteur public, la grande majorité des fonctionnaires travaille 33,75 heures par semaine.
