Kadress Pillay, Ibrahim Koodoruth et Abdel Kurreembukus.
Une balle, des manifestations, des débordements… Et si ces incidents n’étaient que la partie visible d’un malaise installé depuis des années ? Quatre observateurs décryptent les causes de ces événements et avancent des pistes pour éviter que la situation ne se répète.
Les récents incidents sont-ils le symptôme d’un malaise social ?
Kadress Pillay, observateur :
« Personnellement, je pense qu’il existe un problème de fond qu’il faudra régler à terme. J’ai eu l’occasion d’échanger avec de nombreux habitants de ces régions. L’un d’eux m’a dit : ‘Nous vivons dans une prison ouverte.’ Ce sont ses mots, je n’invente rien. Une forte frustration est perceptible dans certains quartiers, où des habitants se sentent laissés pour compte, abandonnés et exclus. Il ne faut toutefois pas généraliser : cette réalité concerne surtout les zones où des manifestations et des incidents ont eu lieu. Ces populations souffrent, et il est également indéniable que des fauteurs de troubles profitent de ce contexte pour semer le désordre et provoquer des remous ».
Ibrahim Koodoruth, sociologue :
« Ni l’un ni l’autre. Le malaise social perdure depuis des décennies. Le véritable problème est que nous ne nous attaquons pas à ses causes profondes. Le système éducatif ne répond pas suffisamment aux besoins des jeunes. On leur promet des changements, mais rien ne bouge. Beaucoup sont poussés vers la sortie très tôt, se retrouvent sans perspectives et deviennent des proies faciles pour les gangs organisés.
S’ils avaient été mieux accompagnés dans leur parcours scolaire, certains ne seraient peut-être pas aujourd’hui livrés à eux-mêmes dans la rue. Davantage d’éducateurs de rue permettraient aussi de mieux les encadrer. Qui est responsable : les jeunes ou le système ? Les gouvernements successifs n’ont pas apporté les changements nécessaires. Il ne sert à rien de rejeter la faute sur les uns ou les autres.
Le problème est systémique : notre système éducatif écarte encore certains jeunes au lieu de leur donner les moyens de réussir. L’accent a longtemps été mis sur l’académique au détriment de la formation professionnelle. Aujourd’hui, le pays en paie le prix, avec trop de personnes sans qualification ni métier ».
Sandra Casimir, travailleuse sociale :
« Personnellement, je pense qu’il s’agit d’un malaise social qui ne date pas d’hier. La situation s’est progressivement tendue jusqu’à atteindre un point de rupture. La blessure par balle d’Élodie Thomas a été l’incident de trop, révélant au grand jour des tensions qui couvaient depuis un certain temps ».
Abdel Kurreembukus, citoyen engagé :
« Il serait réducteur de considérer ces incidents comme de simples faits isolés. Ils s’inscrivent dans un contexte de malaise social grandissant, marqué par l’érosion du pouvoir d’achat, la hausse du coût de la vie et des inégalités économiques de plus en plus visibles. Les récentes tensions autour de la distribution de l’eau ont certainement joué un rôle de déclencheur, mais le mécontentement dépasse largement cette question.
Une part croissante de la population éprouve des difficultés à satisfaire ses besoins essentiels, tandis que la richesse continue de se concentrer entre les mains d’une minorité. Les violences doivent évidemment être condamnées, surtout lorsqu’elles touchent des innocents, des travailleurs ou de petits commerces. Mais cette condamnation ne doit pas servir de prétexte pour ignorer les causes profondes du malaise. Ces événements doivent être perçus comme un signal d’alarme ».
Les solutions pour prévenir de nouveaux incidents
Abdel Kurreembukus :
« La première responsabilité des autorités est évidemment de garantir la sécurité de la population, des travailleurs et des biens. Mais une réponse exclusivement sécuritaire ne réglera pas les problèmes de fond.
Il faut d’abord apporter des réponses concrètes et rapides aux difficultés quotidiennes, notamment en matière de pouvoir d’achat, de coût de la vie et d’accès aux services essentiels. Une plus grande transparence est également nécessaire dans la gestion des ressources du pays, comme l’eau potable, afin que les citoyens puissent savoir comment elles sont réparties, qui en bénéficie et quelles mesures sont prises pour garantir un accès équitable à tous.
Il est ensuite nécessaire de revoir les priorités économiques et sociales. On ne peut pas, d’un côté, brasser des milliards et célébrer les performances économiques du pays et, de l’autre, voir une partie croissante de la population éprouver des difficultés à joindre les deux bouts. Le développement n’a de sens que si la richesse créée profite à l’ensemble des Mauriciens et contribue à améliorer concrètement leur qualité de vie.
Il est également urgent de mieux encadrer les jeunes en leur donnant accès à davantage d’opportunités d’éducation, de formation et d’emploi. Une jeunesse qui trouve sa place sur le marché du travail est moins exposée à l’exclusion sociale. Parallèlement, la lutte contre les fléaux sociaux tels que la toxicomanie, la délinquance et la violence doit constituer une priorité nationale afin de préserver la cohésion sociale et de garantir un meilleur avenir pour tous.
Enfin, le dialogue social doit retrouver toute sa place. Les travailleurs, les syndicats et les organisations citoyennes doivent pouvoir participer aux discussions sur les décisions qui affectent directement leur quotidien. Le maintien de l’ordre, à lui seul, ne suffit pas à garantir une stabilité durable. Celle-ci repose également sur la justice sociale, une répartition plus équitable des richesses et la confiance des citoyens dans les institutions ».
Kadress Pillay :
« Il faut revoir la conception des logements sociaux afin que les habitants disposent d’espaces de loisirs et de vie. Beaucoup ont le sentiment d’être isolés, de ne pas être parties prenantes de la société et d’être laissés pour compte. Il faut les intégrer.
Le problème de fond ne date pas d’aujourd’hui : il existe depuis plusieurs années. Notre système éducatif a certainement une part de responsabilité. Il reste ancré dans un modèle vieux de plusieurs décennies, tandis que la mobilité sociale n’a pas été suffisamment facilitée ».
Ibrahim Koodoruth, sociologue :
« La solution est simple : il faut scolariser les jeunes et développer la formation professionnelle. S’ils apprennent un métier, ils ne seront pas dans la rue à la merci des bandes organisées ».
Sandra Casimir :
« Le malaise ne date pas d’hier. Il ne faut pas tout mettre sur le dos du gouvernement, car d’autres facteurs entrent en jeu. Je dirais que la communication est un excellent moyen de changer la donne. Il faut faire comprendre que tous les Mauriciens comptent, sans distinction de catégorie ni de communauté ethnique. Il faut également assurer une meilleure répartition du gâteau national ».
