Par AMISH BOODHOO
Le lendemain d'une nuit d'actes de violence, c'est toujours le même silence. Des vitrines en morceaux, une odeur de caoutchouc brûlé, et des habitants qui ramassent ce qui reste de leur boutique, de leur voiture, de leur arrêt de bus. Les ministres, eux, ne sont pas là pour balayer.
Ce qui se passe depuis une semaine nous concerne tous. Ceux qui sont dans la rue, ceux qui nous gouvernent, et tous les autres, qui regardent les images sur les réseaux avec un mélange de peur et de colère.
Entendre les difficultés, condamner les violences
La colère se comprend. Des jours sans eau, des prix qui montent sans arrêt, et le sentiment de ne pas être écouté tant que la rue ne crie pas. Cette colère est légitime. La violence, elle, ne l'est pas.
Car il faut regarder qui paie. La boutique qui a brûlé, c'est celle du tonton qui fait crédit à tout le voisinage en fin de mois. Le bus caillassé, c'est celui que prennent les mères et les sœurs du coin pour aller travailler. L'école fermée, c'est celle des enfants du voisinage, qui voient leurs examens repoussés. Et la facture des dégâts, ce n'est pas un ministre qui la paiera. Ce sera tout le pays, avec ses impôts, et d'abord les habitants eux-mêmes, là où les commerces risquent de ne pas rouvrir.
Les violences risquent aussi d'abîmer l'image du pays. Un touriste peut annuler, un investisseur hésiter, et quand l'activité ralentit, ce sont souvent les emplois les plus modestes qui sont menacés en premier.
Mais les actes de quelques individus ne doivent pas entraîner une stigmatisation collective. Ils ne définissent ni les habitants ni l'avenir de leurs enfants.
Reste une question simple : qui gagne quand tout brûle ? Pas les habitants. Pas leurs familles. Leur colère doit être entendue, et elle ne doit être instrumentalisée par personne. Elle n'est pas une monnaie d'échange.
Ce qui manque aujourd'hui, ce n'est pas la colère, c'est un but. Une colère sans but finit par se retourner contre ceux qui la portent. Une colère avec un but peut faire bouger un pays.
Ce but, il existe. De l'eau qui arrive, avec des dates précises, et un réseau enfin réparé. Des prix qui permettent de vivre, et des factures d'électricité allégées par le solaire sur nos toits. Que toute la lumière soit faite sur ce qui a mis le feu aux poudres.
Que les addictions soient prises en charge par les soins, la prévention et l’accompagnement, parallèlement à la lutte contre le trafic. Du travail et de la formation pour les jeunes, près de chez eux, avec des entreprises qui, quand elles vivent de l'argent public, offrent une vraie protection à leurs employés.
Des logements que nos jeunes couples peuvent payer, sur des terres qui restent mauriciennes. Et un soutien aux petits commerçants et aux petits entrepreneurs locaux, pour que la richesse reste sur place.
Ces demandes-là, portées dans le calme par des milliers de personnes, aucun gouvernement ne peut les ignorer. Des pneus brûlés, si.
À ceux qui nous gouvernent
La fermeté contre ceux qui brûlent et qui pillent est nécessaire, et personne ne la conteste. Si certains ont été payés pour semer le désordre, l'enquête devra le démontrer, et la justice suivre son cours.
Mais la fermeté seule ne ramènera pas le calme. Quand on laisse entendre que tous ceux qui sont dans la rue sont payés ou manipulés, la majorité, celle qui n'a rien cassé et qui a simplement soif, se sent insultée. Un ton dur pousse ceux qui hésitaient du côté de ceux qui cassent. Les gens ont besoin d'entendre qu'on les a compris, avant d'entendre qu'on va les punir. Et pour savoir ce qu'ils vivent, le mieux est encore d'aller leur parler directement.
La réponse publique doit donc associer maintien de l'ordre, dialogue et réponses aux difficultés quotidiennes. Concrètement : un plan public pour l'eau, région par région, avec des dates, et une vraie table de dialogue avec les habitants, qui se réunit régulièrement, pas seulement quand tout brûle.
Enfin, la lutte contre les inégalités et l'exclusion doit se poursuivre, sans jamais associer les violences à une origine sociale ou communautaire. Agir sur ce terrain-là parlerait plus fort que n'importe quel discours.
À nous tous
Ne jugeons pas toute une population, ni une communauté, sur quelques nuits de violence. Ne partageons pas les rumeurs et les vidéos dont on ne connaît pas l'origine. Maurice a déjà connu des émeutes qui ont tourné à la division, et personne n'a envie de revivre ça.
La violence mérite d'être condamnée, sans hésiter. Mais quand on juge toute une population, on ne condamne plus des actes, on condamne des gens. Et on prépare la prochaine colère.
Ce pays est petit. Quand une partie de la maison brûle, c'est toute la maison qui sent la fumée.
Ce qui nous attend, nous le traverserons ensemble. L'eau, les prix, l'avenir de nos enfants : ce sont les mêmes problèmes pour tout le monde, quels que soient l'endroit où l'on vit, notre religion ou notre salaire. Nous sommes un seul peuple, une seule nation. Enn sel lepep, enn sel nasion.
Souvenons-nous de 2024. Des milliers de Mauriciens sont allés voter avec leur propre plume, en solidarité. Pas de pierres, pas de barricades : un geste simple, calme, et tout le pays a compris le message. C'est ça, une colère qui a un but. En 2029, cette plume sera de nouveau entre nos mains. Soyons prêts.
Nou lakoler li zis. Mais pa bril nou prop lakaz.