Face aux tensions qui secouent le pays, Jean-Claude de L’Estrac y voit l’expression de frustrations accumulées et d’un malaise social profond. Il appelle à entendre les revendications, à agir concrètement et à restaurer la confiance, tout en distinguant les manifestations légitimes des actes de vandalisme.
Comment interprétez-vous la situation actuelle, dans un climat où plusieurs frustrations semblent s’être accumulées au fil du temps ?
C’est bien de cela qu’il s’agit. Plusieurs sujets de mécontentement et de frustration s’accumulent depuis des mois. La crise de l’eau est venue cristalliser des colères rentrées. De ce point de vue, des manifestations destinées à attirer l’attention des autorités sur les problèmes sont tout à fait légitimes. Mais faisons clairement la distinction entre une manifestation ou même une émeute et des actes de vandalisme qui ne visent qu’à détruire des biens publics et privés. Et qui, en réalité, aggravent les problèmes.
Ce qui est très troublant, c’est le sentiment que l’on peut avoir qu’il y a derrière certaines émeutes, une organisation et peut-être même une coordination. C’est une organisation motocyclée qui n’est pas sans rappeler le mode opératoire des mafieux qui contrôlent plusieurs régions.
Parmi les préoccupations exprimées, la pension, le coût de la vie, le prix de l’essence ou les promesses non tenues, lesquelles devraient être traitées en priorité ?
Quand on gouverne, tout est prioritaire. Voilà pourquoi, il existe des ministères censés participer, chacun dans sa sphère de responsabilité, à la résolution des divers problèmes qui se posent. Il est vrai que certains sont plus graves que d’autres mais un gouvernement est tenu de tout faire.
Dans la liste des préoccupations que vous indiquez, il faut quand même faire la distinction entre ce qui relève de la responsabilité directe du gouvernement et les circonstances extérieures qui alimentent la crise nationale. La sécheresse, l’augmentation mondiale du prix de l’essence, par exemple, ne sont pas le fait du gouvernement même si on peut être critique de sa gestion de ces crises.
Sur la question de la pension qui est à l’origine d’un grand mécontentement, le problème est complexe. Personne de bonne foi ne peut contester la nécessité aujourd’hui d’une réforme de la pension, et même au-delà, de notre État- providence. Mais cette réforme a été imposée dans les pires conditions et terriblement mal gérée au plan de la communication. Cette mauvaise gestion a pourri durablement le climat social.
Certains Mauriciens évoquent le souvenir des émeutes de 1999 après la mort de Kaya. Que vous inspire cette comparaison ?
Dans la logique des explosions de violence dues à des malaises de différentes natures, sociales, communales, il y a, en effet, des points communs. En pire cette fois en raison des pyromanes qui sévissent sur les réseaux sociaux.
Quelles leçons de 1999 pourraient aider les autorités et la population à éviter une nouvelle escalade ?
Nous ne sommes pas encore sortis de la crise. Et ce n’est pas encore le moment de régler les comptes ou de faire la leçon aux autorités. Elles sont déjà sous forte pression. Mais force est de constater que les problèmes de fond posés par l’affaire Kaya- la ghettoïsation, la marginalisation, le mépris et les préjugés ethniques – sont toujours d’actualité.
Comment entendre les revendications et le ras-le-bol de la population tout en condamnant les violences et les destructions ?
En faisant les deux justement : écouter les revendications légitimes des manifestants et essayer d’y répondre en parlant vrai car une part de la crise est aussi due au fait que la parole publique s’est décrédibilisée. Ensuite la police doit agir fermement à l’égard des vandales dont certains agissent manifestement en bandes organisées. Le problème, c’est que la police elle-même, en tout cas une partie de la force, est peu crédible. La drogue pourrit tout.
Quelles mesures concrètes les autorités devraient-elles prendre dès maintenant pour calmer les tensions ?
Il n’y a pas une mesure phare qui seule peut calmer immédiatement la situation. Il faudra certainement des mesures immédiates, d’autres à moyen et à long termes. Même si la marge économique du gouvernement est très étroite, il va falloir une ou deux mesures susceptibles de soulager tant soit peu les plus nécessiteux. Il faudra peut-être revoir certaines priorités de dépenses.
En la circonstance, je trouve la réponse indienne et singapourienne plus efficace : des aides financières directes aux nécessiteux plutôt que de fausser les vrais prix des choses par des subventions.
Quelle responsabilité revient aux responsables politiques dans leurs prises de parole et leurs décisions en période de crise ?
En période de crise nationale, nous sommes tous responsables. Bien entendu, les autorités publiques ont une responsabilité particulière. Il est utile que le Premier ministre se soit exprimé de manière solennelle. Mais j’espérais non pas seulement des mesures de contrôle des émeutes mais aussi des mesures d’apaisement au plan social. Du concret. Le pire serait l’attentisme, attendre que les choses se tassent. Le ministre de l’Intérieur a parlé, pas vraiment le Premier ministre.
Comment les autorités peuvent-elles rétablir la confiance auprès d’une population qui estime que certaines promesses n’ont pas été tenues ?
Il est vrai que nombre de promesses électorales n’ont pas été tenues et cela a contribué à mécontenter la population et à créer une défiance à l’égard des membres du gouvernement. Une fois que l’image s’est dégradée, il faudra nombre de mesures positives et du temps pour rétablir la confiance. L’enjeu, c’est la situation budgétaire qui n’autorise aucune largesse. Le gouvernement est vraiment sur la corde raide.
Comment les médias et les citoyens peuvent-ils informer sans attiser les tensions, notamment sur les réseaux sociaux ?
Les réseaux sociaux, c’est vraiment une abomination. Ce sont des poubelles. Mais les médias traditionnels doivent aussi être infiniment plus vigilants. J’ai vu des reportages qui sont des séquences de voyeurisme, et manifestement, il n’y a aucune modération des commentaires haineux, vulgaires, et faux sur leurs sites numériques. J’ai aussi lu des propos catégoriques qui ne sont en fait que des spéculations. Chacun doit nettoyer devant sa porte.
Comment préserver la cohésion sociale et éviter que les tensions actuelles ne divisent davantage la population ?
Ce ne sont pas les tensions qui divisent la population, c’est la division qui crée les tensions. On voit bien que l’affrontement oppose deux groupes distincts : d’un côté les habitants des cités, de l’autre une force policière dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Les autorités auraient tort de négliger cet aspect d’un problème de fond qui porte atteinte à la cohésion sociale.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux Mauriciens qui s’inquiètent de la tournure des événements ?
Une nation n’est pas un lieu où il n’existe pas de conflits et de désaccords. Elle est résiliente quand elle sait les surmonter dans le dialogue et le débat démocratique. Depuis trois siècles, c’est ainsi que les Mauriciens ont appris à vivre, c’est ainsi qu’ils doivent continuer de vivre.
