Micheline Virahsawmy entourée de sa fille unique, Meeraj. Micheline Virahsawmy, invitée d’honneur sur la scène de Tiroir aux Souvenirs. L’artiste compte trois albums à son actif.
À 74 ans, l’interprète de Mama Papa et figure de la chanson engagée mauricienne ne peut plus chanter en raison de son état de santé. Sa fille unique, Meeraj Virahsawmy, demande que sa contribution à la vie culturelle du pays soit officiellement reconnue de son vivant.
Dans sa maison d’Ollier, à Quatre-Bornes, le quotidien de Micheline Virahsawmy s’est resserré autour d’une chambre silencieuse. Pour les Mauriciens qui se souviennent du timbre chaleureux qui portait les luttes ouvrières et les aspirations démocratiques, le contraste est saisissant. Celle qui a signé plus d’une vingtaine de textes engagés et sorti trois albums passe aujourd’hui la majeure partie de son temps alitée, le corps marqué par les épreuves médicales, mais la mémoire toujours vive.
Ce retrait forcé est le résultat d’une longue dégradation de sa condition physique. L’ancienne chanteuse a, en effet, traversé six accidents vasculaires cérébraux (AVC) successifs au fil des années. À cette fragilité neurologique est venue s’ajouter, ces derniers mois, une contrainte médicale supplémentaire particulièrement lourde : la reprise de la dialyse. « J’avais fait la dialyse pendant trois ans, puis j’ai arrêté. Mais cette année, j’ai dû recommencer. La vie n’est pas facile. C’est très dur », confie Micheline Virahsawmy.
Bien qu’elle parvienne encore à articuler clairement ses souvenirs et à effectuer quelques pas avec précaution, l’autonomie lui fait désormais défaut. Les actes les plus simples exigent une aide constante. À ses côtés, sa fille unique, Meeraj Virahsawmy, veille sur elle sans relâche. La jeune femme accompagne sa mère au quotidien, veille à ses besoins et lui apporte un soutien moral. Elle déplore toutefois l’isolement dans lequel celle-ci se trouve aujourd’hui.
Pour Micheline Virahsawmy, ne plus pouvoir chanter reste une épreuve particulièrement douloureuse. Depuis 2010, son état de santé l’empêche de se produire comme auparavant. Elle l’a de nouveau ressenti le 20 septembre dernier, au Caudan Arts Centre, lors de la quatrième édition du spectacle Tiroir aux Souvenirs, monté par Didier Jeewooth, Andy Banan et Rony Appadoo.
Invitée à se joindre à cet hommage rendu au répertoire local d’époque, Micheline Virahsawmy a été conduite sur scène en fauteuil roulant. Devant une salle attentive et émue, l’artiste a mesuré le fossé qui la sépare désormais de son passé d’interprète. « C’était très difficile pour moi. Je ne pouvais malheureusement pas chanter. J’avais envie de le faire, mais je n’ai pas pu. Cela fait mal », confie-t-elle, la gorge serrée par le souvenir de cet instant.
Ce rendez-vous avorté avec son propre répertoire a ravivé de vieux renoncements. En 2010, déjà, un premier AVC l’avait brutalement contrainte à quitter son poste au Centre Culturel Africain, où elle travaillait à la sauvegarde des traditions orales et artistiques populaires. Les cinq attaques survenues par la suite ont définitivement scellé son départ de la sphère publique. Peu à peu, les visites de ses anciens collègues et des acteurs du milieu artistique se sont espacées.
L’incompréhension d’une fille face à l’oubli
Face à ce silence qui entoure désormais la trajectoire de sa mère, Meeraj Virahsawmy exprime une vive incompréhension. Selon elle, la communauté mauricienne a trop souvent tendance à attendre la disparition des créateurs pour mesurer la portée de leur contribution.
Meeraj regrette que les hommages aux artistes surviennent trop souvent après leur disparition, citant Ras Natty Baby et son oncle Dev Virahsawmy. Elle estime que sa mère mérite une reconnaissance de son vivant pour sa contribution à la société et rappelle qu’elle a représenté Maurice à travers le monde.
Pour sa fille, l’institution culturelle locale a le devoir de célébrer ceux qui ont façonné l’expression populaire mauricienne avant qu’il ne soit trop tard : « Les légendes qui ont forgé la conscience d’un peuple ne devraient jamais avoir à mendier leur place dans la mémoire collective ».
De l’apprentissage à Curepipe aux débuts tardifs
Rien ne prédestinait pourtant la jeune Michele Lacariatre, son nom de jeune fille, à incarner la contestation sociale par la chanson. Issue d’une famille de six enfants, originaire de l’île, elle évolue au sein d’une fratrie où la musique occupe une place centrale. Deux de ses frères, ainsi que sa sœur Rosemay Nelson - qui s’est fait connaître en interprétant le morceau traditionnel La Rivière Tanier - , animaient alors les cabarets et les boîtes de nuit au sein du groupe Features of Life.
Pourtant, ce n’est qu’autour de la trentaine que Micheline fait ses premiers pas d’interprète. « À l’époque, j’habitais tout près de Coulouce à Curepipe. C’est lui qui m’a fait découvrir la chanson. Je l’accompagnais sur scène, puis j’ai commencé à composer des chansons. Il m’a appris à jouer de la guitare. Nous avons fait un bout de chemin ensemble », relate l’artiste.
Les années de braise au sein de Soley Ruz
Dans les années 1970, alors que l’île Maurice traverse une période de fortes tensions sociales et politiques, la chanteuse s’engage pleinement dans le renouveau artistique citoyen. Elle intègre la formation Soley Ruz, rejoignant Bam Cuttayen, Menwar et les frères Joganah. Les textes, rythmés par les guitares acoustiques et les percussions, prennent alors une tournure revendicatrice. « Notre but était de dénoncer les problèmes de société parce qu’il y avait beaucoup trop d’injustice et de souffrance », souligne-t-elle.
C’est dans ce contexte militant qu’elle croise le regard de l’activiste Raj Virahsawmy. Le couple se marie et donne naissance à leur fille unique, Meeraj. Sur le plan individuel, l’apogée international survient en 1982.
Micheline Virahsawmy se classe en deuxième position du Concours Découvertes RFI grâce à Mama Papa (« Garson premye lo, tifi dezyem lo »). Ce titre, qui aborde frontalement les inégalités de traitement entre garçons et filles au sein des ménages mauriciens traditionnels, offre au pays une visibilité culturelle internationale inédite. « C’est cette chanson qui m’a rendue populaire », dit-elle.
Un regard sans fard sur la société
À la fin des années 1980, l’artiste entame une carrière solo. Refusant les facilités commerciales, elle fait le choix d’écrire et de composer un répertoire ancré dans le réel. Des titres comme Kamarad Kamaron, Kado L’amitié, Le Bon Tan, Ti Vilaz ou encore Soular. Micheline Virahsawmy a enregistré trois albums : Zoe, Ti vilaz et Noun ne dan zil- s’inscrivent durablement dans le patrimoine discographique mauricien.
« J’ai toujours aimé la chanson engagée pour qu’elle ait un sens. J’écrivais tous mes titres en m’inspirant toujours des thèmes de la vie », résume l’auteure-compositrice.
