Cassam Uteem estime que les récentes tensions révèlent un malaise profond nourri par les inégalités, la pauvreté et la perte de confiance envers les institutions. Si l’ancien Président défend le rétablissement de l’ordre, il appelle surtout à replacer la justice sociale au cœur des priorités nationales.
Maurice traverse des jours difficiles, marqués par des tensions, des manifestations et des actes de violence. Comment analysez-vous la situation ?
La situation du pays telle que vous la décrivez était prévisible et de nombreuses mises en garde avaient été adressées aux autorités concernées qui ne semblaient pas les avoir prises au sérieux. Les tensions et les actes de violence constatés sont essentiellement dus à deux facteurs : l’approfondissement des inégalités sociales et économiques et la crise de confiance envers les institutions. Le chômage, surtout parmi les jeunes, la pauvreté, la précarité due à la hausse effrénée du coût de la vie et les inégalités de revenus flagrantes, ajoutés à une réforme de la pension de vieillesse confuse et désordonnée dans sa présentation, ont provoqué un sentiment d’injustice, de frustration et d’exclusion. Et, lorsque les citoyens estiment, à tort ou à raison, que les autorités sont injustes, corrompues ou inefficaces, ils perdent confiance dans les institutions et expriment souvent leur mécontentement dans la confrontation.
Au-delà des événements récents, pensez-vous que cette crise traduit un malaise plus profond au sein de la population ?
Il existe dans certaines sections de notre population un profond sentiment de frustration et cela ne date pas d’hier. C’est la perception d’être traité en citoyen de seconde zone, d’être victime de discriminations systématiques, souvent et de subir des injustices pour des raisons inavouables ou des motifs occultes, pour ne pas dire d’ordre ethnique !
Le manque d’eau et le coût de la vie figurent parmi les préoccupations exprimées par les Mauriciens. Ces difficultés sont-elles les signes d’un problème plus large auquel les autorités doivent répondre rapidement ?
Le manque d’eau, ces jours-ci, en raison du niveau de nos réservoirs, affecte l’ensemble de la population, certaines régions plus que d’autres. Cependant, avoir recours à des manifestations de rue et au blocage des routes comme l’ont fait des habitants de Phœnix et d’ailleurs exprime un sentiment de ras-le-bol vis-à-vis de la CWA et l’indignation de cette population envers des autorités responsables pour leur absence de prévision et leur désinvolture.
L’affaire Élodie Thomas a provoqué une vive émotion et contribué à exacerber les tensions. Comment concilier la demande légitime de vérité et de justice avec la nécessité de préserver la paix sociale ?
Cette bavure policière a agi comme un détonateur et provoqué des réactions violentes qui ne sont pas sans nous rappeler le malheureux épisode Kaya de février 1999. Heureusement que, dans ce cas, les autorités concernées ont agi avec promptitude et que l’officier en question a été mis en examen, limitant ainsi les dégâts. Entre-temps, la victime a subi une opération réussie grâce à l’apport opportun d’une équipe de chirurgiens indiens et elle est heureusement en voie de rétablissement.
Quel est votre avis sur le recours au couvre-feu ?
À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. C’était une décision nécessaire et ciblée dans le temps. En s’appliquant la nuit, elle a comporté peu d’inconvénients tout en permettant de mieux contrôler la situation dans certaines régions à risque du pays.
Quel a été l’impact de ces mesures sur le moral de la population ?
La population a, je pense, compris et accepté ces mesures comme étant non seulement nécessaires, mais essentielles pour empêcher le déchaînement débridé de la violence organisée, y compris les incendies et les pillages des commerces, à travers le pays à la faveur de la nuit et, nous dit-on, avec l’aide des barons de la drogue. Ce qui est d’une extrême gravité. C’était donc un moindre mal pour les habitants, les travailleurs et les petits commerçants !
Où faut-il tracer la limite entre le droit de manifester et les actes qui mettent autrui en danger ?
Nous sommes un pays démocratique et la démocratie permet le droit de manifester et la liberté d’association et d’expression. Ces droits donnent aux citoyens la possibilité de défendre leurs intérêts et de contester les décisions des dirigeants. Il faut néanmoins distinguer les tensions démocratiques légitimes, comme les débats politiques et les manifestations pacifiques, des actes de violence qui portent atteinte aux droits et à la sécurité d’autrui et qui sont donc totalement inacceptables.
Quelles actions concrètes devraient être prioritaires pour apaiser les tensions et rétablir la confiance ?
À court terme, il faut pouvoir rétablir l’ordre et faire prévaloir la loi. C’est le rôle des forces de l’ordre, avec en tête le Commissaire de Police. Ensuite, il faut que les personnes responsables des actes de violence et d’autres actes répréhensibles soient traduites en justice dans les plus brefs délais et, si elles sont trouvées coupables, que le tribunal leur inflige des peines exemplaires. Cela relève du judiciaire.
À long terme, les griefs de la population doivent être adressés et des mesures prises pour combattre la pauvreté sous toutes ses formes, dans ses dimensions visibles et cachées, y compris en mettant fin à la maltraitance sociale et institutionnelle. En d’autres mots, il faut mettre le pauvre au centre de nos préoccupations – je le dis avec insistance d’autant que cette interview coïncide avec la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté. Il est désormais indispensable de revoir le modèle de développement économique et social poursuivi jusqu’ici et qui déresponsabilise et déshumanise, rendant impossible pour les plus démunis de se libérer des chaînes de la misère. C’est le rôle de la politique.
Quel rôle les responsables politiques, les institutions, les organisations de la société civile et les leaders religieux peuvent-ils jouer pour favoriser le dialogue et empêcher que les divisions ne s’aggravent ?
D’abord et avant tout, il faut redonner à la classe politique et aux institutions fondamentales du pays la confiance qu’elles ont perdue. Il faut établir une politique de vérité, de dialogue permanent avec le peuple, instituer la bonne gouvernance, condamner avec fermeté la corruption, instaurer la méritocratie à tous les niveaux et mettre fin au copinage, cette forme de favoritisme qui consiste à attribuer des emplois, des contrats, des promotions ou des avantages à des amis, des proches ou des alliés sans tenir compte de leurs réelles compétences.
Parmi les institutions fondamentales, la famille, l’École et la Religion doivent assumer pleinement les rôles qui sont les leurs afin que nos enfants puissent acquérir le savoir, le savoir-être, le savoir-faire et le savoir-vivre en communauté – c’est-à-dire acquérir l’éducation holistique nécessaire, y compris les valeurs humaines et républicaines, pour être de bons citoyens conscients de leurs droits, de leurs devoirs et de leurs responsabilités.
Les événements ont été largement relayés par la presse internationale. Maurice, souvent associée à la stabilité et à la tranquillité, se retrouve sous les projecteurs pour des raisons préoccupantes. Que vous inspire cette couverture médiatique ?
Ces événements et leur couverture médiatique ne peuvent que nous faire du tort. C’est la raison pour laquelle il faut tout entreprendre pour que la situation retourne à la normale dans les plus brefs délais. Ils deviendront alors des exceptions qui confirment la règle de la vie harmonieuse de notre société multiraciale apaisée, ainsi que sa stabilité et sa tranquillité habituelle.
Ces événements ne font pas de nous un peuple agressif ou belligérant ni un pays perpétuellement à feu et à sang comme tant d’autres qui existent malheureusement dans le monde. C’est un revers temporaire que nous surmonterons très vite.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Mauriciens inquiets, en colère ou déçus ? Comment les encourager à exprimer leurs préoccupations sans céder à la violence ?
Par essence, nous sommes un pays épris de paix et un peuple avec un historique de coexistence pacifique dans sa diversité et une longue tradition de concorde par-delà ses différences. C’est pour cela que nous faisons l’objet d’admiration de tous ceux qui nous rendent visite. Sachons préserver cet atout et ayons en toutes circonstances un comportement mesuré. Nous sommes un peuple qui aime la liberté et nous participons activement à la vie démocratique du pays. Nous avons toujours su maîtriser nos propos et nos actions et, dans le respect de notre loi suprême qui est notre Constitution, faire des gagnants du jour les bons perdants de demain, lorsque cela s’avère nécessaire.
