« Ces derniers jours, les banques commerciales locales font face à une crise de liquidités due notamment à l’ampleur croissante de la thésaurisation et à l’augmentation des crédits non performants », a déclaré Roger Guy Ghyslain Ntwenguye, directeur général de la Banque de crédit de Bujumbura (BCB) et président de l’Association des banques et établissements financiers (ABEF). Il s’exprimait le 7 octobre 2026 lors d’une session d’échange entre le ministère du Commerce et les opérateurs du secteur privé.
Selon lui, la baisse des liquidités constitue l’une des principales difficultés auxquelles sont confrontés les établissements bancaires. Parmi les facteurs évoqués figurent les crédits non performants dont les échéances ne sont pas remboursées par les emprunteurs ainsi que la thésaurisation. Par crainte de ne pas pouvoir retirer leur argent au moment voulu, certains ménages préfèrent conserver leurs liquidités à domicile plutôt que de les déposer dans les banques.

Les banques commerciales sont ainsi amenées à solliciter des ressources auprès de la Banque centrale afin de disposer des liquidités nécessaires pour honorer leurs engagements, notamment envers leurs clients déposants.
Les données de la Banque de la République du Burundi (BRB) illustrent l’ampleur de la dégradation de la qualité du portefeuille de crédits. Selon son bulletin mensuel, les prêts non performants ont atteint 253 351,3 millions de francs burundais à fin février 2026, contre 174 089,9 millions à la même période en 2025, soit une hausse de 45,5 % en glissement annuel. Cette progression touche la plupart des secteurs d’activité.
Parallèlement, l’encours des crédits à l’économie s’élevait à 5 849,9 milliards de BIF, contre 5 418,9 milliards de BIF de dépôts de la clientèle. Sur un an, le portefeuille de crédits a progressé de 24,7 %, tandis que les prêts non performants ont augmenté beaucoup plus rapidement.
Cette évolution soulève des questions sur l’équilibre entre les ressources collectées auprès des clients et les crédits accordés par les banques ainsi que sur leur capacité à gérer les risques liés aux défauts de remboursement.
Au-delà des difficultés immédiates de trésorerie, ces tensions invitent à examiner les facteurs structurels qui fragilisent l’intermédiation financière au Burundi, dans un contexte également marqué par les contraintes d’accès aux devises et les difficultés rencontrées dans certains secteurs économiques.
Quelles sont les causes profondes de ces tensions de liquidité ? Quels risques font-elles peser sur les banques, les entreprises et les ménages ? Et quelles mesures permettraient d’améliorer la mobilisation de l’épargne, de réduire les crédits impayés et de préserver la stabilité du système financier ?
Autant de questions qui appellent une analyse approfondie de la situation du secteur bancaire burundais et des solutions envisageables.
Eclairage
Jean Ndenzako : « Le recours accru des banques à la Banque centrale constitue un symptôme de ces causes plutôt qu’une solution durable »

Quelle est la nature des tensions de liquidité observées dans les banques commerciales?
Les données du bulletin mensuel de la Banque de la République du Burundi indiquent que, à fin février 2026, les crédits à l’économie s’établissaient à 5 849,9 milliards de francs burundais contre 5 418,9 milliards de dépôts de la clientèle. En glissement annuel, le portefeuille de crédits a progressé de 24,7 pour cent, tandis que les prêts non performants ont augmenté de 45,5 pour cent, passant de 174 089,9 millions à 253 351,3 millions de francs burundais.
Cette évolution, qui concerne la plupart des secteurs d’activité, contraint les banques à se refinancer auprès de la Banque centrale afin d’honorer leurs engagements vis-à-vis des déposants. L’écart entre la croissance des actifs de crédit et celle des dépôts traduit à la fois une demande de financement encore soutenue et un affaiblissement de la base de ressources stables.
Quelles en sont les principales causes ?
Les tensions de liquidité résultent d’abord de la thésaurisation des ménages qui préfèrent conserver leur argent hors du système bancaire par crainte de ne pas pouvoir le retirer au moment voulu, réduisant ainsi la base de dépôts stables. Elles découlent ensuite de l’augmentation des crédits non performants, dont les débiteurs ne remboursent pas les échéances, immobilisant des ressources qui ne génèrent plus de flux de trésorerie.
Ces dynamiques sont amplifiées par des chocs sectoriels : contraintes persistantes sur l’accès aux devises, interruptions d’approvisionnement en énergie et destructions d’actifs liées à des incendies de marchés qui ont détérioré la capacité de remboursement d’une partie des emprunteurs. S’y ajoutent des facteurs structurels, notamment la concentration des risques, l’exposition significative des bilans bancaires à la dette publique et les délais excessivement longs de réalisation des garanties qui découragent à la fois le crédit et la déposabilité. Le recours accru des banques à la Banque centrale constitue un symptôme de ces causes plutôt qu’une solution durable.
Comment la thésaurisation des ménages et la hausse des crédits non performants interagissent-elles ?
La thésaurisation réduit le volume des dépôts à vue et à terme susceptibles d’être mobilisés pour le crédit. Simultanément, l’augmentation des créances non performantes immobilise des fonds propres et des ressources.
Ces deux phénomènes se renforcent mutuellement : la contraction des dépôts accroît les besoins de refinancement tandis que la détérioration de la qualité des actifs pèse sur la capacité d’intermédiation. Les données disponibles pour le début de 2026 indiquent que le ratio de prêts non performants demeure encore inférieur aux seuils prudentiels les plus stricts. Mais, la vitesse de sa progression appelle une surveillance renforcée.
Quels facteurs sous-jacents expliquent la détérioration observée ?
Les contraintes sur l’accès aux devises, les interruptions d’approvisionnement en énergie et les destructions d’actifs consécutives à des incendies de marchés ont affecté la capacité de remboursement d’une partie des emprunteurs.
Ces chocs sectoriels se superposent à des vulnérabilités structurelles déjà identifiées dans les évaluations de stabilité financière, notamment la concentration des risques, l’exposition significative des bilans bancaires à la dette publique et les délais prolongés de réalisation des garanties.
Le recours accru des banques à la Banque centrale pour des ressources de liquidité constitue un mécanisme d’ajustement temporaire. Mais, il ne résout pas les causes de la tension et peut, s’il se prolonge sans conditionnalité, affaiblir les incitations à une gestion rigoureuse des risques.
Quels risques découlent de la persistance de ces tensions ?
Si ces tensions persistent, le principal risque à court terme est une contraction du crédit au secteur privé qui freinerait davantage l’activité économique. À moyen terme, l’augmentation des provisions requises pour couvrir les créances douteuses pèse sur la rentabilité et, en cas de poursuite de la tendance, sur les ratios de solvabilité. L’exposition des banques à la dette souveraine crée en outre un canal de transmission par lequel des pressions sur les finances publiques se répercutent sur le système financier.
Enfin, un recours répété et peu encadré au refinancement central peut compliquer la conduite de la politique monétaire, alors même que la Banque de la République du Burundi a resserré sa politique pour soutenir la désinflation. Les évaluations récentes du Fonds monétaire international ont toutefois noté que le système bancaire demeurait globalement résilient, les ratios de capital et de liquidité restant au-dessus des minimas réglementaires, sous réserve d’une vigilance continue.
Quelles solutions immédiates et structurelles pour résoudre ces tensions de liquidité ?
La résolution des tensions de liquidité repose sur un ensemble de mesures complémentaires. À court terme, la Banque centrale peut fournir des facilités de refinancement ciblées et temporaires, conditionnées à des plans de redressement détaillés, à un renforcement du provisionnement et à une transparence complète sur la qualité des actifs. Ces facilités doivent être accompagnées d’une communication claire afin d’éviter tout signal d’aléa moral. Une revue indépendante de la qualité des actifs, conforme aux recommandations des consultations Article IV, permettrait d’identifier précisément les besoins en provisions et en capital, de distinguer les créances restructurables de celles destinées à la résolution et de restaurer la crédibilité des bilans.
Sur le plan structurel, l’accélération des procédures de réalisation des garanties est essentielle pour réduire les délais de recouvrement, actuellement trop longs, et pour rétablir les incitations au crédit. La mise en place progressive d’un système d’assurance des dépôts, même limité dans son périmètre initial, contribuerait à réduire la thésaurisation en renforçant la confiance des déposants. Le renforcement des capacités de supervision de la Banque de la République du Burundi, notamment pour l’application de la norme IFRS 9 et le suivi de l’exposition au risque souverain, améliorerait la détection précoce des vulnérabilités.
Enfin, des réformes visant à assouplir les contraintes de change, à diversifier le financement public et à atténuer les chocs sectoriels (énergie, sécurité des marchés) réduiraient les sources de défauts de paiement. L’ensemble de ces solutions doit être mis en œuvre de manière coordonnée, avec un suivi régulier des indicateurs de solidité financière afin de résoudre les tensions sans compromettre la stabilisation macroéconomique.
Comment articuler ces solutions sans compromettre la stabilisation macroéconomique ?
L’articulation de ces mesures doit préserver la stabilité des prix et la viabilité des finances publiques. Une communication claire sur les conditions d’accès aux facilités de liquidité, combinée à la publication régulière d’indicateurs de solidité financière, réduit l’incertitude.
Les établissements bancaires doivent accélérer le provisionnement et la restructuration des créances douteuses plutôt que de reporter les pertes. Les autorités peuvent soutenir ce processus par un cadre juridique plus efficace pour les procédures collectives et par un dialogue structuré avec le secteur privé sur les obstacles concrets à l’activité. L’expérience comparative montre que la combinaison d’une revue de la qualité des actifs, d’un cadre de résolution renforcé et de mesures ciblées de restauration de la confiance permet de contenir les tensions de liquidité avant qu’elles ne se transforment en problème de solvabilité.
Et le mot de la fin ?
L’analyse des données de début 2026 montre que les tensions de liquidité dans le système bancaire commercial burundais résultent de la conjonction d’une expansion du crédit plus rapide que celle des dépôts, d’une accélération des prêts non performants, d’une préférence croissante des agents pour la thésaurisation et de chocs sectoriels liés aux devises, à l’énergie et aux destructions d’actifs.
Ces dynamiques, amplifiées par des vulnérabilités structurelles préexistantes, n’ont pas encore érodé la résilience globale du système, mais elles réduisent progressivement les marges de sécurité et justifient une intervention préventive.
Les solutions pour les résoudre consistent en une gestion conditionnée et temporaire de la liquidité par la Banque centrale, une revue indépendante de la qualité des actifs, le renforcement des procédures de recouvrement des garanties, la mise en place progressive d’une assurance des dépôts, l’amélioration de la supervision prudentielle et des mesures visant à alléger les contraintes pesant sur l’activité économique. Leur mise en œuvre rapide et coordonnée permettrait de résoudre les tensions à court terme, de préserver la capacité d’intermédiation du système bancaire et de soutenir les objectifs de stabilisation macroéconomique engagés par les autorités.
