Le poste de police de Barkly a été pris pour cible.Selon l’adolescente, les images de dégradations, dont celles survenues au poste de police, ont installé un climat d’inquiétude.
En début de semaine, des quartiers de l’île se sont retrouvés secoués par des violences. Deux jeunes, issus de Barkly et de Bambous, racontent leur quotidien, leurs frustrations et leurs inquiétudes face à ces événements.
À Barkly, la jeunesse face aux impasses du quotidien
« Les personnes qui commettent ou soutiennent ces actes de chaos ne représentent pas le mieux mon quartier. » Ce collégien de 19 ans habite Barkly. Le soir du 12 octobre, le poste de police y a été incendié à l’aide de cocktails Molotov et deux véhicules de l’État ont été complètement brûlés. « Nous avons tous aussi été témoins d’actes de vandalisme visant différents commerces dans la région de Beau-Bassin. » Quelques adolescents se trouvaient dehors, « regardant en direct le poste de police se faire incendier par des malfaiteurs cagoulés ».
Il ne cherche pas à minimiser les faits : « C’était volontaire. » Pour lui, les délinquants qui ont commis ces actes l’ont fait « pour leur propre avantage et non pour exprimer leur colère face à la situation ». Il distingue ainsi les auteurs des violences des autres habitants, sans nier les frustrations qui traversent le quartier. « Une révolte contre l’injustice peut être compréhensible, mais détruire tout sur son passage n’est pas légitime. »
Car, à ses yeux, la colère ne peut être comprise sans tenir compte des difficultés auxquelles les Mauriciens sont confrontés depuis longtemps. À Barkly, celles-ci touchent aussi bien les familles que les jeunes, dont les possibilités d’étudier, de trouver un emploi et de construire leur avenir restent étroitement liées à leurs moyens financiers.
Cette année, raconte-t-il, les conflits internationaux et la hausse du prix du pétrole ont aggravé les difficultés de la communauté. L’inflation des produits de première nécessité, le report de l’âge d’accessibilité à une pension de vieillesse complète à 65 ans, les investissements de l’État de l’ordre de Rs 33 millions dans une voiture blindée pour le Premier ministre et la pénurie d’eau, entre autres, suscitent de nombreux débats parmi les Mauriciens.
Dans son quartier, « les habitants se débrouillent comme ils le peuvent ». Certains travaillent jour et nuit, cumulant parfois plusieurs emplois, pour parvenir à boucler leurs fins de mois. Les salaires et les bonus, dit-il, « ne suffisent plus à couvrir l’ensemble des dépenses liées au coût de la vie ».
Les jeunes subissent, eux aussi, cette pression. Certains sont contraints de travailler et d’abandonner leurs études très tôt, en raison des défaillances du système éducatif, du manque de moyens financiers ou de leur situation familiale. D’autres choisissent de gagner de l’argent rapidement, « car cela rapporte bien plus que le salaire minimum ». D’autres encore, « plus chanceux ou plus déterminés », continuent à travailler dur sur les bancs de l’école malgré les difficultés et des moyens limités.
À cette précarité s’ajoute la question de la drogue. « Mon quartier est connu pour être un endroit où la drogue fait de nombreux ravages. » Jeunes ou moins jeunes, nombreux sont ceux qui sont dépendants. « Certains veulent s’en sortir et sont conscients de leur situation, mais n’y parviennent pas. » D’autres travaillent pour les trafiquants « parce que la vie ne leur a pas fait de cadeaux ». Pour lui, la recherche d’argent facile s’inscrit aussi dans un contexte où les perspectives économiques paraissent limitées et où certains jeunes peinent à trouver leur place.
Une défiance envers les autorités
La présence du trafic de drogue contribue également à façonner les relations entre les jeunes et la police. « Il faut savoir qu’ici, comme dans de nombreuses cités, la police n’est jamais la bienvenue, car elle perturbe les activités liées au trafic de drogue », explique-t-il.
Mais la défiance qu’il décrit ne se limite pas à cette opposition autour du trafic. Les jeunes, dit-il, gardent « beaucoup de rancœur envers les autorités. Ils ne se sentent pas écoutés, sont frustrés par la manière dont ils sont traités et sont conscients des stratégies politiques ». Il cite notamment le débat sur la légalisation du cannabis, qui dure depuis des années.
Cette rancœur est aussi alimentée par les images qui circulent sur les réseaux sociaux. La maltraitance présumée de suspects par la police y est « souvent relatée », « comme si la justice n’était pas la même pour tout le monde ». La violence policière, souligne-t-il, « est un phénomène qui n’est malheureusement pas inédit ».
Dans ce climat déjà tendu, les mouvements de protestation provoqués par la pénurie d’eau dans différentes régions de l’île ont contribué à alimenter le mécontentement. Puis est survenue l’affaire Élodie Thomas, le 9 octobre. À ses yeux, elle a été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».
C’est dans ce contexte que la soirée du 12 octobre a basculé. « Toute cette frustration s’est déversée. Armés de cailloux, de barres de fer ou même de cocktails Molotov, certains manifestants ont tout détruit sur leur passage. »
Mais les circonstances de l’embrasement et l’identité de ceux qui l’auraient attisé restent, à ses yeux, des questions ouvertes. L’accusation du Premier ministre, selon laquelle les attaques auraient été financées par des trafiquants de drogue, « reste à confirmer ». Dans les quartiers, une rumeur affirme que ces événements auraient servi de diversion pour détourner l’attention d’une importante importation de drogue. Pour ce jeune, le Premier ministre a un rôle à jouer dans la lutte contre ces importations. Les initiatives se concentrent principalement sur les saisies effectuées sur l’île, plutôt que sur l’importation elle-même, observe-t-il.
Des conséquences et des questions
Au-delà des destructions, les événements ont aussi bouleversé le quotidien des habitants. De nombreuses familles sont restées confinées chez elles et les enfants étaient « sans doute effrayés ». Le jeune homme a lui-même subi les conséquences de cette situation : il a raté son examen de mathématiques, un contretemps qu’il vit difficilement.
« J’avais déjà prévu et organisé toutes mes révisions à l’avance, donc ce changement vient complètement chambouler mon planning. Du coup, ça devient vraiment stressant de devoir tout réorganiser. »
Les images des adolescents présents dans les rues cette nuit-là le préoccupent également. « Que faisaient-ils dehors à cette heure-là ? » s’interroge-t-il. Leur présence, et la participation de certains aux incendies et aux destructions, soulèvent à ses yeux des questions sur leur éducation et leur encadrement. « Je m’interroge sur ce que sera leur avenir dans les années à venir. Les mentalités évolueront-elles ou conserveront-ils le même état d’esprit ? »
Il reconnaît pourtant que des structures existent déjà pour accompagner les plus jeunes. Des organisations comme Abaim, le scoutisme et les centres de jeunesse gouvernementaux proposent des activités d’encadrement. Mais ces initiatives concernent surtout les enfants et les adolescents, tandis que les plus grands semblent moins intéressés par les activités sportives ou le travail social.
« Ils sont davantage attirés par l’argent et le divertissement. Ce n’est souvent que plus tard qu’ils prennent conscience qu’ils ont gaspillé une partie de leur jeunesse dans des choses inutiles au lieu de construire leur avenir. »
Le collégien craint que les événements qui ont secoué le pays ne ternissent durablement l’image de son quartier. « Je sais très bien que cela aura des conséquences graves sur la réputation de mon quartier. Je suis conscient de tout le mal qui peut s’y produire, mais il faut aussi savoir qu’au milieu de cette réalité, certaines personnes obtiennent d’excellents résultats académiques, excellent dans les disciplines sportives et possèdent de nombreux talents artistiques et musicaux. »
Cette coexistence entre précarité, solidarité et réussite nourrit sa réflexion sur le quartier : « La misère peut pousser certaines personnes à faire le bien comme le mal. » Une formule qui traduit sa volonté de rendre compte des difficultés sans réduire les habitants à celles-ci, ni excuser les violences commises.
Pour que la situation évolue, il revient à la responsabilité des autorités, et notamment à celle de la police. Il réclame des enquêtes approfondies et estime que tout policier ayant commis un délit devrait être sanctionné, « car la corruption n’a pas sa place dans notre société ». Un policier ayant commis plusieurs fautes graves « ne mérite pas de rester en fonction ni de continuer à recevoir des promotions ».
Son message aux jeunes Mauriciens est finalement un appel à ne pas renoncer à leur avenir. « Malgré les imperfections du système, ne baissez pas les bras. Continuons à avancer ensemble, sans discrimination. Développez votre propre personnalité et votre propre façon de penser. Comme on dit en créole : “Pa akoz mama inn dir li pa kontan tel kominote ki to bizin fer parey !” »
À Bambous, grandir dans l’incertitude
À 16 ans, elle voudrait pouvoir sortir de chez elle sans avoir peur. À Bambous, où elle vit avec sa famille, les événements des 12 et 13 octobre ont rendu cette aspiration plus incertaine. Les images de pneus incendiés, de dégradations et de supermarchés endommagés, relayées sur les réseaux sociaux, ont installé un climat d’inquiétude parmi les habitants. « Même aller à la boutique me semblait effrayant, parce que j’avais peur qu’il m’arrive quelque chose », raconte cette collégienne, qui a découvert les manifestations en consultant Internet, le 12 octobre.
La peur s’est propagée jusque dans son entourage. Une de ses amies, qui habite à proximité d’un bois incendié, lui a confié qu’elle n’arrivait plus à dormir. D’autres familles s’inquiètent pour leurs enfants, notamment lorsqu’ils doivent se déplacer pour aller à leurs examens. « En tant que jeunes et habitants de ce quartier, nous voulons pouvoir sortir sans avoir peur et vivre normalement, en toute sécurité. »
Mais la peur née des violences ne suffit pas à expliquer les préoccupations de cette adolescente. À Bambous, comme dans d’autres localités de l’île, les difficultés du quotidien précèdent les événements. Elles se mesurent d’abord à l’accès à l’eau, à la capacité des familles à faire face à la hausse des prix et aux perspectives offertes aux jeunes. Autant de problèmes qui, selon elle, ont progressivement nourri la colère d’une partie de la population.
Dans sa maison, onze personnes vivent sous le même toit. Son oncle, ses cousins et ses cousines habitent également à l’étage. Lorsque l’eau vient à manquer, les réserves doivent être partagées. « Ce n’est pas facile de remplir le réservoir chaque fois qu’il n’y a plus d’eau. Et quand mon tonton n’a pas d’eau chez lui, en haut, on doit partager notre eau avec eux. Donc, forcément, ça devient encore plus compliqué pour tout le monde », explique-t-elle.
La situation lui paraît d’autant plus difficile que des incendies ont éclaté dans certains endroits du quartier. « Nous manquons déjà d’eau pour nos besoins quotidiens. Alors, quand il faut utiliser cette eau pour éteindre les incendies, cela devient encore plus difficile pour les habitants de Bambous. »
À cette pénurie s’ajoute une autre contrainte : le coût de la vie. L’alimentation, les frais de scolarité pour la fratrie, le matériel nécessaire aux études et les besoins personnels s’accumulent. « Avec tous les prix qui augmentent, ce n’est pas toujours facile », confie l’adolescente. « Tout cela représente beaucoup de dépenses pour ma maman, qui doit gérer toutes ces responsabilités toute seule. »
« La goutte d’eau qui fait déborder le vase »
La drogue figure parmi les préoccupations qu’elle associe à l’avenir de la jeunesse. Elle s’inquiète des conséquences possibles. « La drogue peut perturber leurs études, rendre la recherche d’un emploi plus difficile et les éloigner de leurs objectifs. »
En sus de la sensibilisation aux dangers de la drogue, il faudrait, selon elle, proposer des activités et des possibilités de construire un avenir. Elle évoque notamment les églises et les associations, qui peuvent offrir aux jeunes d’autres espaces d’engagement.
Le chômage constitue un autre motif d’inquiétude. Elle pense aux personnes qui peinent à joindre les deux bouts et considère que davantage de possibilités d’emploi sont nécessaires dans son quartier. Mais à ces difficultés matérielles s’ajoute un sentiment plus diffus : celui de ne pas être suffisamment écouté.
« J’ai l’impression qu’ils ne sont pas suffisamment écoutés et que leurs problèmes ne sont pas toujours pris en considération », dit-elle à propos des jeunes et des autorités. Ce manque d’écoute peut, à ses yeux, nourrir la frustration. « Quand quelqu’un rencontre des difficultés, on devrait prendre le temps de l’écouter et essayer de trouver des solutions à ses problèmes. »
La demande est aussi celle d’une égalité de traitement. L’adolescente refuse que l’origine ou le lieu de résidence détermine l’attention accordée à une personne. Elle souhaite que les autorités prennent les besoins des habitants au sérieux et veillent à leur sécurité, sans distinction de race, de couleur ou d’origine.
Pour la jeune fille, les manifestations ne peuvent être comprises à la seule lumière de l’affaire Élodie Thomas, blessée par balle à Camp-Levieux. Si cet événement a provoqué colère et polémique, il aurait fait resurgir des frustrations plus anciennes. « Il y a aussi le manque d’eau, la hausse du coût de la vie, le chômage et beaucoup d’autres difficultés auxquelles les Mauriciens sont confrontés depuis longtemps », observe-t-elle. « Et lorsque l’affaire Élodie Thomas est arrivée, cela a été comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. »
L’affaire Elodie Thomas a également ébranlé son sentiment de sécurité. « Le rôle de la police est de nous protéger et de nous mettre en sécurité. Mais quand tu apprends ce genre de choses, ça te fait douter de ta propre sécurité », explique-t-elle. Elle souhaite que les faits soient examinés sérieusement et de manière transparente.
Les habitants ont le droit d’exprimer leur mécontentement, estime-t-elle, mais pas au prix de la sécurité d’autrui. « On peut réclamer justice et exprimer sa colère sans faire du mal aux autres. » Les dégradations et les violences lui paraissent d’autant plus regrettables qu’elles risquent de fragiliser davantage des populations déjà confrontées à de nombreuses difficultés.
Refuser la réputation qui colle au quartier
À Bambous, les événements risquent, craint-elle, de renforcer une image déjà défavorable du quartier. Elle redoute que les actes de certains soient imputés à l’ensemble des habitants, y compris à ceux qui n’ont pris part à aucune violence. « Je trouve cela vraiment dommage que tout le monde soit pénalisé à cause des actes de certaines personnes », déplore-t-elle. Elle rappelle que le quartier abrite des entreprises et des habitants qui travaillent pour gagner leur vie.
Ses priorités pour Bambous sont, dès lors, concrètes : garantir l’accès à l’eau, favoriser l’emploi, lutter contre la drogue et assurer la sécurité. À travers ces demandes, elle exprime moins l’attente d’une réponse ponctuelle à la crise que celle d’une amélioration durable des conditions de vie.
Aux autorités, elle demande de prêter davantage attention aux difficultés des habitants. Aux jeunes, elle adresse un message qui contraste avec les images de violence : ne pas abandonner leurs projets et chercher de l’aide lorsque les obstacles deviennent trop lourds. « Je sais que ce n’est pas toujours facile, mais je crois que lorsqu’on veut vraiment avancer, on peut chercher des solutions et se faire aider. »
À 16 ans, elle ne prétend pas résoudre les problèmes de son quartier. Elle demande qu’ils soient reconnus, que les jeunes puissent être entendus. Une manière de rappeler que, derrière les violences, il y a aussi une jeunesse préoccupée par sa sécurité, les difficultés de sa famille et les possibilités qui s’offriront à elle demain.
