Selon la BACECA, le secteur réalise environ Rs 350 millions de chiffre d’affaires par jour ouvrable.
Les retards sur les chantiers, la pénurie d’eau et la hausse des prix des matériaux compliquent les activités du secteur de la construction à Maurice. À ces contraintes s’ajoutent les répercussions des récents troubles sociaux. Les professionnels anticipent une croissance limitée en 2026 et réclament des mesures de soutien.
Des chantiers perturbés par les couvre-feux
Les émeutes et les couvre-feux de la semaine dernière ont désorganisé les activités de construction. Selon Ravi Gutty, président de la Building and Civil Engineering Contractors Association (BACECA), les troubles ont commencé le 12 octobre, avant l’instauration d’un couvre-feu nocturne à partir du 14 octobre, jusque dans la matinée du 19 octobre. « Les travaux nocturnes, notamment l’asphaltage des routes, ont été annulés ou reportés. Les heures supplémentaires ont été suspendues et les chantiers ont dû fermer plus tôt, parfois avec un préavis très court », explique-t-il. D'autre part, il avance que les difficultés de transport ont également compliqué les déplacements des travailleurs. Certains coulages de béton, dit-il, ont été annulés, faute de pouvoir garantir une journée complète de travail.
« À titre indicatif, le secteur réalise environ Rs 350 millions de chiffre d’affaires par jour ouvrable. Tous les jours d’activité réduite de 10 % représentent près de Rs 35 millions de travaux reportés », fait observer Ravi Gutty. Il précise qu’aucun dégât majeur ni vol n’a été signalé sur les chantiers. Georges Brasse, secrétaire de l’Association des petits contracteurs, évoque lui aussi des perturbations logistiques, notamment des retards dans les livraisons de béton prêt à l’emploi, d'agrégats et d’acier. « Ces interruptions entraînent des heures improductives, des réorganisations de planning et, potentiellement, des pénalités sur les contrats qui ont des délais fixes », avance-t-il.
Si les activités ont repris normalement après la levée du couvre-feu, les deux représentants soulignent l’importance de la stabilité sociale pour maintenir la confiance des investisseurs. La BACECA demande également aux maîtres d’ouvrage publics et privés d’accorder des prolongations de délai sans pénalités pour cette période exceptionnelle et de régler rapidement les décomptes certifiés.
Au-delà de ces perturbations ponctuelles, les entreprises doivent composer avec une progression persistante de leurs dépenses. Selon l’indice des prix de la construction publié le 21 octobre par Statistics Mauritius, les coûts ont augmenté de 1,4 % au troisième trimestre 2026, après une hausse de 2,1 % au deuxième trimestre. Sur un an, la progression atteint 5,8 %. Les matériaux ont renchéri de 6,1 % sur un an, tandis que la location d’engins a augmenté de 8,7 %. La hausse du diesel constitue une autre source de pression.
Selon Ravi Gutty, le litre est passé de Rs 58,95 à Rs 78,35 en six mois, soit une augmentation de 33 %, après plusieurs ajustements tarifaires. « Le carburant intervient dans le fonctionnement des engins, le transport des matériaux et les déplacements des travailleurs. Son renchérissement se répercute ainsi sur plusieurs postes de dépenses », indique-t-il. Le président de la BACECA précise que l’indice publié ne tient pas encore compte de la hausse de septembre. Ce dernier avance que le problème est particulièrement aigu pour les entreprises engagées dans des contrats à prix fixe, négociés sur la base de coûts parfois établis un ou deux ans auparavant. Selon lui, lorsque les dépenses augmentent sans possibilité de révision des prix, les marges, déjà limitées, peuvent être fortement réduites. « Le prix fixe n’est plus soutenable », estime Ravi Gutty, qui réclame un mécanisme d’ajustement périodique des prix, indexé sur l’évolution des coûts et intégrant le carburant. Georges Brasse partage cette préoccupation. Il note que la dépendance aux matériaux importés expose les contracteurs aux fluctuations des cours mondiaux, du fret, de l’énergie et du taux de change. Pour les petites entreprises, ces augmentations pèsent directement sur la trésorerie.
Les difficultés de recrutement continuent de peser sur les opérateurs, en particulier les petites entreprises. La main-d’œuvre qualifiée est difficile à trouver localement, tandis que le recours aux travailleurs étrangers est sujet à des procédures administratives jugées longues. Georges Brasse cite notamment les démarches liées aux permis de travail, à l’entrée à Maurice et à l’hébergement. L’obligation, selon lui, de passer par une agence pour recruter des travailleurs migrants peut également alourdir les coûts et peser sur la trésorerie des employeurs. Le financement représente un autre frein. « Le niveau des taux d’intérêt incite certains ménages et promoteurs à différer leurs projets. La demande privée s’en ressent, alors que les délais d’obtention des permis de construire et des autorisations, ainsi que les retards de paiement dans certains marchés publics, compliquent davantage la planification des entreprises », avance-t-il.
Bhooshan Ramloll, directeur général de RBRB Construction Ltd : « La hausse du carburant fera grimper davantage le prix des matériaux de construction »
Les émeutes et les couvre-feux de la semaine dernière ont-ils perturbé les activités de votre entreprise ?
Les restrictions nous ont empêchés d’effectuer des heures supplémentaires et de réaliser certains travaux dans la soirée. Le jour, ces incidents ont ralenti nos activités, alors que dans le secteur de la construction, les délais de livraison sont stricts. Nous devrons donc rattraper le retard accumulé, ce qui entraînera des coûts supplémentaires. Nous travaillons notamment à l’achèvement du théâtre de Port-Louis. Certaines opérations, comme les tests et la mise en service des installations, devaient être effectuées dans la soirée, mais nous n’avons pas pu les réaliser comme prévu. Ces retards auront des répercussions sur le calendrier de livraison. Pour rattraper le temps perdu, nous devrons mobiliser davantage de ressources et payer des heures supplémentaires. Ce qui représente une charge additionnelle pour l’entreprise.
L’approvisionnement en eau constitue également une difficulté pour le secteur. Quel est son impact sur vos opérations ?
L’eau est effectivement un problème. Nous ne sommes plus approvisionnés aussi régulièrement qu’auparavant et nous devons envisager d’autres solutions pour assurer le fonctionnement de nos chantiers. Les restrictions annoncées concernant les forages et les camions-citernes risquent de compliquer la situation. Pour continuer à travailler, nous devons nous tourner vers les camions-citernes, mais cette solution coûte cher.
Une citerne de 9 000 litres coûte de Rs 5 000 à Rs 6 000. Or, nous avons besoin d’au moins trois citernes par jour pour pouvoir opérer normalement. Ce qui représente une dépense d’environ Rs 20 000 quotidiennement. Au-delà du coût, la disponibilité des camions-citernes constitue une autre difficulté. Il n’est pas toujours facile d’en obtenir tous les jours en quantité suffisante. Cette situation ajoute une contrainte supplémentaire à la gestion des chantiers, dans un contexte dans lequel les entreprises doivent déjà maîtriser leurs dépenses.
Quelles sont vos perspectives pour le secteur de la construction cette année, compte tenu de la hausse des coûts ?
Les coûts continuent d’augmenter et cette tendance nous préoccupe. Avec la hausse du prix du carburant, nous nous attendons à ce que les matériaux de construction deviennent également plus chers, notamment ceux dont la production dépend de l’électricité ou du diesel. Le transport et la logistique coûtent aussi plus.
Tous ces éléments pèsent sur les dépenses des entreprises. Malgré ces contraintes, nous restons optimistes pour cette année. Chez RBRB Construction, nous avons des chantiers qui arrivent à leur terme et d’autres nouveaux projets en cours. Pour le moment, nous ne rencontrons pas de difficultés majeures concernant notre activité. Pour soutenir davantage le secteur, il faudrait que de nouveaux projets soient lancés le plus rapidement possible, notamment par le gouvernement. La concrétisation de ces projets contribuerait à maintenir l’activité des entreprises de construction. Nous abordons donc cette année avec optimisme, tout en restant attentifs à l’évolution des coûts et aux conditions opérationnelles sur les chantiers.
Le manque d’eau complique les opérations
La sécheresse constitue une autre difficulté pour les entreprises. Début octobre, le taux de remplissage des principaux réservoirs était de 56,8 %, contre 87 % un an plus tôt. Si la priorité doit rester l’approvisionnement des ménages, comme le reconnaît la BACECA, les chantiers dépendent eux aussi de l’eau pour la préparation et la cure du béton, le compactage ou encore la lutte contre la poussière.
Pour poursuivre leurs activités, certaines entreprises doivent recourir à des camions-citernes, ce qui occasionne des dépenses supplémentaires non prévues dans leurs budgets. D’autres sont contraintes de réorganiser leurs travaux en fonction des coupures. Ravi Gutty propose d’autoriser temporairement, sous conditions, le pompage de l’eau des rivières et le recours aux forages pour les besoins non potables des chantiers pendant la période sèche. Il préconise également un accès à l’eau usée traitée, dans le respect des normes sanitaires, ainsi qu'une communication anticipée des horaires de coupure. Il demande enfin que les retards et les surcoûts liés aux restrictions d’eau soient reconnus dans les contrats. Pour Georges Brasse, la pénurie d’eau constitue aussi une contrainte pour les entreprises, qui doivent composer avec cette ressource indispensable à leurs opérations.
Une croissance de 0,9 % attendue en 2026
Les perspectives divergent légèrement selon les représentants du secteur, mais tous deux restent prudents.
D’après les prévisions de Statistics Mauritius citées par Ravi Gutty, la construction, après une contraction de 2,1 % en 2025, progresserait de 0,9 % en 2026. Sa valeur ajoutée atteindrait environ Rs 38,9 milliards. « Cette prévision, établie avant les perturbations sociales d’octobre et l’aggravation de la sécheresse, laisse entrevoir un redressement limité », dit-il. Georges Brasse évoque, pour sa part, une quasi-stagnation du secteur sur l’ensemble de l’année, après une contraction marquée au premier trimestre. Les investissements publics devraient rester un moteur essentiel, notamment dans les routes, les drains, les logements sociaux et les infrastructures hydrauliques. Dans le privé, les projets de morcellement, la rénovation hôtelière et les énergies renouvelables pourraient soutenir l’activité. Pour relancer le secteur, Ravi Gutty plaide pour une accélération des projets annoncés, une meilleure participation des entreprises locales et l’introduction d’un mécanisme de révision des prix dans les marchés publics. Il demande également un meilleur équilibre contractuel, conformément aux principes de la Fédération internationale des ingénieurs-conseils (FIDIC).
De son côté, Georges Brasse appelle à simplifier les procédures administratives, à faciliter l’accès au crédit et à stabiliser les coûts des matériaux. Il invite aussi les pouvoirs publics à intégrer davantage la durabilité dans les projets d’infrastructure, par l’installation de panneaux photovoltaïques sur les bâtiments publics et le recours à des matériaux recyclés ou durables. Il souligne, à cet égard, l’attente autour de la mise en œuvre d’une politique d’achats publics durables.
En chiffres...
- Indicateur : Croissance du secteur en 2024 | Chiffres : +13,3 %
- Indicateur : Évolution du secteur en 2025 | Chiffres : −2,1 %
- Indicateur : Contribution au PIB – 1er trimestre 2026 | Chiffres : Rs 9 167 millions
- Indicateur : Contribution au PIB – 2e trimestre 2026 | Chiffres : Rs 9 021 millions
- Indicateur : Évolution de x à y trimestres (entre les deux trimestres) : −Rs 146 millions (−1,6 %)
