Vous êtes chercheur en sciences sociales et vous êtes un observateur averti de l’évolution de la société mauricienne. Quelle a été votre première réaction en prenant connaissance des événements de la nuit du lundi 12 octobre dernier ?
Je constatais l’accumulation des causes du mécontentement social, de l’enjeu de l’approvisionnement en eau dans des lieux spécifiques de l’île jusqu’à l’acte inacceptable du 9 octobre, déclencheur des violences à une échelle nationale. Une des réactions a été la stupeur devant l’impréparation de nos élites dirigeantes. La lecture d’une interview d’un des cadres du Conseil du Dialogue Interreligieux, au lendemain de cet événement, nous révélait l’absence d’une mobilisation constante contre les dérives, un état de quasi-complaisance vis-à-vis des fractures sociales connues ! Des structures formelles et informelles devront être réparties à travers l’île pour parer à ces situations d’urgence.
Vous n’avez pas été surpris. Quelles sont ces causes accumulées génératrices du mécontentement manifesté ?
Je n’ai pas été excessivement surpris, car si le pays a connu une avancée matérielle et une croissance simultanée, la société mauricienne est toujours très marquée par les inégalités. Les reportages de la presse étrangère expliquant que Maurice est le 2e pays le plus avancé d’Afrique ne contribuent pas à éduquer nos élites. Au contraire, les causes du mécontentement résident dans les inégalités trop longtemps acceptées et qui se sont aggravées. Maurice ne doit pas accepter cette fatalité.
Que faire pour comprendre ces actes de violence simultanés dans plusieurs agglomérations de l’île ?
Une géographie sociale contribuant à repérer les injustices spatiales à travers l’île exige que les autorités développent une expertise dans la typologie des espaces du pays et des interventions de réparations dans chacun des micro-espaces en cause.
Pouvez-vous indiquer quelques exemples des injustices spatiales que vous avez relevées ?
Les injustices spatiales se situent dans les oppositions entre les quartiers des villes, entre les cités et les zones pavillonnaires bourgeoises. Les spécialistes des sciences sociales doivent être encore plus sollicités quant aux enquêtes menées sur les espaces de Maurice. Le tourisme a conduit le pays dans son ensemble à un clivage entre le littoral très riche et les villes et leurs faubourgs de plus en plus paupérisés. Et, au sein de ces deux grands ensembles géographiques, des sous-ensembles se dégagent. Cette connaissance des micro géographies de l’île devrait être un outil des politiques étatiques.
Des commentateurs avancent que les troubles ont des causes profondes et résultent d’une accumulation de frustrations. Partagez-vous ce point de vue ? Pourquoi ?
Oui, je partage l’idée que les causes des troubles ont une longue histoire sociale et les frustrations se sont accumulées sur la durée. Il faudrait établir un classement des espaces et enquêter sur leurs origines sociopolitiques.
Pouvez-vous élaborer sur ces causes profondes et frustrations accumulées ?
Les causes profondes s’étendent de l’histoire de l’aménagement colonial des villages et des villes résultant des morcellements jusqu’à l’établissement des cités dès les années 1960, suite au passage du cyclone Carole. Les installations touristiques massives, les « gated communities », les Smart Cities, les Shopping Malls ont radicalement altéré la logique spatiale du pays.
Les frustrations accumulées sont-elles seulement le résultat d’un aménagement déficient de l’espace ?
Nos concepts d’entrée des questions de société doivent être revisités. Car sous la pression de l’univers occidental, les pays du Sud global ont été étudiés à travers le prisme classiste dominant. Cette situation découle de l’industrialisation-colonisation européenne. La notion de l’espace peut nous aider à sortir de ces « ornières » et il se révèle opérant dans un pays comme Maurice. Car plusieurs cultures et religions se sont rencontrées et ont inventé un vivre ensemble exceptionnel. La vie du voisinage, à l’origine, initiée autour d’une cour, dans une superficie limitée, en est un exemple. Ces facteurs jouent un rôle-clé dans la vie sociale quotidienne.
Des analystes citent des régions et des groupes sociaux en particulier. Partagez-vous leurs points de vue ? Pourquoi ?
Oui, évidemment, des sites et des groupes sociaux spécifiques ont impacté régulièrement le processus sociopolitique du pays. Il faut, à tout prix, lutter contre une ‘ethnicisation’ de la pauvreté à Maurice.
Vous auriez noté une ethnicisation de la pauvreté. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Les observations fines de la quotidienneté démontrent une aggravation de ce processus. Les politiques publiques volontaristes n’ont pas suffi pour gommer cette tendance. Les centres d’études, les milieux de la presse, les associations et les forces politiques doivent réfléchir et agir. Ceci pour empêcher ce venin de s’infiltrer dans notre imaginaire social et qui risque de tout détruire 60 ans après l’Indépendance.
Le premier ministre a attribué l’organisation de ces troubles à divers endroits aux trafiquants de drogue. Votre commentaire.
Les trafiquants de drogue sont une composante des tensions sociales et le premier ministre a très partiellement raison. Mais le travail des autorités est de s’assurer que cela ne soit pas une excuse pour l’absence d’interventions de l’État central et des collectivités locales visant à assurer la cohésion sociale.
Vous voulez dire que le réseau de trafiquants ne devrait pas être l’arbre qui cache la forêt. Pourquoi ?
L’explication sur le court terme est cette manipulation des barons. Mais ce contexte d’inégalités extrêmes est constitué sur la durée dès la formation de la société. La responsabilité des autorités est de pouvoir agir sur le court terme et sur la durée pour corriger les inégalités structurelles. Il faudrait voir comment les autres pays, du Sud et du Nord, ont abordé ces enjeux de l’exclusion et de discriminations.
Il y a un sentiment unanime à l’effet que des jeunes vulnérables ont été manipulés pour s’adonner à des actes répréhensibles. Comment expliquer la vulnérabilité de ces jeunes ?
Les jeunes vulnérables sont les victimes du système social, d’un système d’éducation éventuellement trop élitiste et des inégalités socioéconomiques. Un observateur perspicace les repère facilement dans la rue, dans le voisinage comme au sein de la dynamique engagée dans des instances comme la Neighbourhood Watch.
Quelles sont vos observations sur l’état de la mobilité et de la mixité sociale ainsi que sur les menaces à la cohésion sociale à Maurice ?
Des sous-groupes entiers sont pris dans cet engrenage de l’absence de mobilité. Les représentations entretenues durant des siècles les concernant n’ont pas contribué à les libérer de cet enclavement. D’où l’importance des études quant à l’origine des groupes constitués, qui sont institutionnalisés dans les recensements. La cohésion sociale est évidemment dépendante de ces processus décrits et l’éducation à l’école doit dès les plus jeunes âges des élèves les inciter à les questionner.
Dans la conjoncture, quelles seraient les préconisations du chercheur en sciences sociales que vous êtes ?
Les préconisations pour réparer, corriger et compenser par le biais des politiques publiques se situent notamment dans le changement du système éducatif, du primaire jusqu’au niveau universitaire. Toutes les bonnes volontés intégrant les institutions religieuses, les intermédiaires culturels de l’enseignant au social worker, des associations engagées sur le terrain, doivent dorénavant intervenir dans la recherche de solutions à des situations difficiles et complexes. Des propositions quant à l’introduction de la discrimination positive devront être vues de près.
Quel est votre avis sur le rôle des réseaux sociaux dans le déroulement des événements de lundi dernier ?
Les réseaux sociaux sont venus aggraver la situation déjà tendue dans le pays et la circulation des « fake news » est une donnée massive de nos sociétés modernes, dominées par les technologies.
En ce moment, on enregistre, dans plusieurs pays des manifestations revendicatives qui dérapent en actes de pillage. Est-ce révélateur d’un courant mondial ?
La succession des manifestations s’achevant sur des pillages et, parfois, des changements de gouvernement, est devenue une dimension du paysage mondial. Le contexte malgache ou népalais du Gen Z, la situation française caractérisée par une colère sociale et celle de Maurice sont les manifestations des mêmes dérives. Il faut éviter la tendance vers des populismes, des simplismes, ou des situations autoritaires voire de dictatures. Les dérives vers les intégrismes culturels ou socioreligieux demandent à être repérées très tôt sur le terrain car le tissu social demeure vulnérable.
Bio
Ancien du Collège Royal de Curepipe, Vasoodeven Vuddamalay entreprend à la fin des années 70 des études en géographie à Lyon. Ensuite, il étudie l’anthropologie et soutient sa thèse de doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) ; Dr Vuddamalay a été maître de conférences à l’Université d’Évry, Paris-Saclay. Il poursuit ses activités de chercheur en sciences sociales.
