Logée à quelques millimètres du tronc cérébral, la balle qui a atteint Elodie Thomas menaçait sa vie. Comment les spécialistes indiens et mauriciens sont-ils parvenus à extraire le projectile au terme d’une intervention de plusieurs heures à l’hôpital Dr A.G. Jeetoo ?
Dr Kapil Khandelwal, que se passe-t-il dans l’esprit d’un Lead Surgeon lors d’un vol international, sachant qu’une jeune mère doit sa survie aux spécialistes à vos côtés et aux équipements transportés dans vos bagages ?
J’ai reçu un appel de mon unité KIMS m’informant qu’une patiente blessée par balle venait d’être admise en soins intensifs et qu’il s’agissait d’une urgence absolue à Maurice. Tout d’abord, nous avons créé un groupe de discussion sur WhatsApp et nous sommes entrés en contact avec le médecin en charge sur place pour suivre son état en continu. Nous demandions régulièrement l’évolution de ses constantes vitales et des examens réalisés.
Après avoir évalué l’imagerie et les bilans, nous avons constitué une équipe pluridisciplinaire au KIMS pour décider de la marche à suivre, du plan d’intervention et des experts nécessaires. Ce n’était pas un cas simple, c’était un cas complexe et nous savions que nous aurions besoin de nombreux spécialistes.
Nous avons mis tout cela en place rapidement, ce qui n’est pas inhabituel pour nous, puisque l’unité KIMS traite régulièrement ce type de situation. Le seul véritable défi, c’était que nous devions nous rendre à Maurice.
Avant notre arrivée, l’équipe médicale de Maurice avait déjà géré la patiente de manière remarquable. Toutes les consignes que nous leur avions transmises ont été suivies à la lettre»
C’était votre première visite à Maurice ?
Pour des cas d’urgence de ce type, oui.
Vous avez donc dû utiliser tout l’équipement apporté dans vos bagages ?
Oui, nous étions prêts à toute éventualité. Conformément au plan établi, nous avons mobilisé tous les équipements et outils nécessaires, ainsi que notre propre personnel d’accompagnement. Nous avons tout géré.
Lorsque vous avez analysé l’imagerie initiale en provenance de Maurice, qu’a-t-elle révélé concernant la trajectoire de la balle qui a transpercé la structure maxillo-faciale d’Elodie, et à quelle distance se trouvait-elle des principaux axes artériels ?
La balle est passée sous la mâchoire droite d’Elodie Thomas et elle était bloquée entre les deux premiers os du rachis cervical, notamment à la jonction des vertèbres C1 et C2. Dieu merci, les vaisseaux sanguins qui irriguent le cerveau étaient intacts, tout comme le nerf vague (Vagus Nerve) et l’artère carotide. Il n’y a eu aucune lésion vasculaire ni aucune lésion de la moelle épinière. La force musculaire était préservée et les voies d’approvisionnement sanguin n’ont pas été touchées. Le cerveau était sain, ce que nous avons pu confirmer à l’IRM et au scanner. Il n’y avait aucun dommage au niveau cérébral ou médullaire.
En analysant l’imagerie, nous avons identifié trois défis principaux pour cette chirurgie. Le premier était de déterminer s’il y avait des lésions vasculaires majeures et, le cas échéant, de savoir comment y faire face. Le deuxième concernait les pertes sanguines et le risque de déficit neurologique associé. Et le troisième, bien sûr, le risque infectieux.
Progressivement, nous avons demandé à l’équipe médicale de Maurice de réaliser des examens complémentaires, ce qu’elle a fait à temps. Tout s’est déroulé sans accroc, ce qui nous a beaucoup aidés à élaborer notre stratégie. J’ai conçu le plan d’action et toutes les étapes chirurgicales alors que j’étais encore en Inde, et c’est sur cette base que j’ai préparé mon équipe.
Les médecins parlent d’un véritable miracle, la balle s’étant arrêtée à seulement quelques millimètres du principal vaisseau sanguin irriguant le cerveau. Si nous n’étions pas arrivés dès le lundi 12 octobre, le risque infectieux aurait été l’un des plus grands dangers, d’où le caractère hautement urgent de notre intervention.
Mais à présent, elle est hors de danger.
Avant l’intervention, avez-vous administré des antibiotiques à spectre large et surveillé les marqueurs inflammatoires ?
Oui, avant et après la chirurgie, nous surveillons ces paramètres et ajustons les doses d’antibiotiques en conséquence. Je pense que cela ne devrait pas poser de problème majeur. Pour la plaie causée par la balle dans sa mâchoire, il y avait l’orifice d’entrée qu’il nous a fallu réparer également.
Elodie Thomas a survécu à trois jours critiques avant l’intervention. Anatomiquement parlant, à quel point sa situation était-elle précaire pendant ces heures d’attente et qu’est-ce qui l’a maintenue stable ?
Dans toute situation d’urgence, il existe une ligne de conduite précise. La première étape est la prise en charge ABC : sécuriser les voies aériennes, maintenir la tension artérielle et stabiliser le cou. Tout cela a été parfaitement réalisé ici avant notre arrivée, et nous nous sommes assurés que les protocoles traumatologiques stricts avaient été suivis à la lettre par l’équipe médicale de Maurice.
C’est cela qui a permis de rendre l’opération possible ?
Oui, tout à fait. Pour toute chirurgie lourde, il est primordial que le patient soit d’abord stabilisé et heureusement, tout a été impeccablement fait.
Il s’agit donc d’une véritable coopération entre l’équipe indienne et l’équipe mauricienne ?
Oui, c’est une excellente collaboration entre l’équipe locale et notre équipe venue d’Inde.
Face à l’anxiété du public et aux rumeurs persistantes selon lesquelles Elodie ne serait plus de ce monde, quelle était la réalité médicale lorsque vous et votre équipe êtes entrés dans sa chambre pour la première fois ?
Pour être tout à fait franc, en tant que médecins, ces bruits n’ont pas d’importance pour nous, car notre seul et unique objectif est de soigner la patiente.
Vous êtes donc allés voir la patiente et le travail a commencé à partir de ce moment-là ?
L’essentiel, au-delà des soins médicaux purs, est de comprendre que le rôle du médecin consiste aussi à apaiser les craintes et l’anxiété des proches. La phase de communication et de conseil auprès de la famille est donc capitale. Nous avons travaillé en ce sens.
Avant la chirurgie, nous avons rencontré ses proches, y compris son mari, et nous nous sommes assurés qu’ils n’étaient pas gagnés par la panique, car l’opération présentait de réels risques et complications potentielles. Nous avons tout expliqué clairement, tout en les rassurant sur le fait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter outre mesure grâce à l’expertise de notre équipe.
Nous leur avons également présenté notre plan d’action. L’objectif de toute l’équipe était une intervention optimale, offrant un bénéfice maximal au patient avec un risque réduit au strict minimum et le moins de complications possible. C’était là notre but ultime.
Si nous n’étions pas arrivés dès le lundi 12 octobre, le risque infectieux aurait été l’un des plus grands dangers, d’où le caractère hautement urgent de notre intervention»
Une opération de cette envergure, qui implique de venir à Maurice et de collaborer avec les médecins locaux, repose lourdement sur la rapidité des canaux diplomatiques. À quel point votre équipe s’est-elle intégrée harmonieusement avec le personnel médical de l’hôpital Dr A. G. Jeetoo ?
Je tiens vraiment à remercier le gouvernement mauricien, le ministère de la Santé et tout le personnel médical qui a collaboré avec nous. Ils ont rendu chaque étape fluide. Ils ont veillé, dès notre arrivée, à ce que toute la logistique soit réunie pour nous. Nous n’avons donc rencontré aucun problème.
Pendant ces six à sept heures d’intervention exténuantes, quel a été le moment le plus délicat ? Pourquoi a-t-il fallu trois heures pour extraire la balle ?
Positionnée assez profon-dément, la balle était située à droite, au niveau de la jonction entre les deux premières vertèbres (C1 et C2) du rachis cervical. L’extraction en elle-même n’était pas le principal défi, c’était plutôt l’accès à la zone, car nous devions impérativement préserver toutes les structures vitales et créer un couloir sécurisé. C’est pourquoi l’intervention a pris un peu de temps, ce qui est tout à fait normal dans ce type de chirurgie.
Et les heures restantes ?
Je dirais que les dernières heures ont surtout permis de s’assurer, au moment et au décours du retrait de la balle, qu’il n’y avait aucun risque résiduel. Nous avons réalisé des examens complémentaires, notamment une angiographie numérique par soustraction (DSA). Nous avons d’abord emmené la patiente en salle de cathétérisme pour étudier les gros vaisseaux sanguins et leur relation spatiale avec la balle. Ces premières étapes nous ont ainsi aidés à affiner notre stratégie et à mener l’intervention en toute sécurité. L’opération s’est déroulée de manière formidable.
La reconstruction de sa mâchoire a nécessité des plaques métalliques chirurgicales et une précision méticuleuse. Quel a été le degré de complexité de l’alignement structurel et avez-vous réussi à préserver ses nerfs moteurs faciaux ?
Dans mon équipe, une électrophysiologiste très expérimentée était présente. Pendant toute la durée de l’intervention, nous avons surveillé l’ensemble des nerfs crâniens et des nerfs faciaux, ce qui nous a permis de préserver le nerf facial avec succès.
Les chirurgiens font souvent preuve d’un grand détachement clinique, mais le cas d’Elodie Thomas a touché les cœurs de toute une nation. Comment votre équipe a-t-elle vécu ces heures sur le plan émotionnel ?
Pour que tout se déroule de manière fluide, il fallait rester concentrés et faire notre travail. Avant notre arrivée, l’équipe médicale de Maurice avait déjà géré la patiente de manière remarquable. Toutes les consignes que nous leur avions transmises ont été suivies à la lettre. Je suis donc extrêmement reconnaissant envers le chef de service et l’ensemble de l’équipe. Nous n’avons pas rencontré de difficultés majeures. Nous savions exactement où nous étions et ce que nous avions à faire. C’est tout !
Elodie Thomas est désormais consciente. Qu’est-ce que cela a signifié pour toute l’équipe chirurgicale indienne, lorsqu’elle a ouvert les yeux ?
Nous sommes immensément heureux. Dès le lendemain de notre intervention, elle a commencé à nous répondre. Notre joie était indescriptible.
Vous aviez des doutes par rapport à cette mission qui vous a été confiée ?
Non (rires).
L’opération a donc été un succès ?
J’étais convaincu de sa réussite à 100 %.
Maintenant que sa mâchoire est reconstruite, quelles sont les perspectives réalistes pour ses fonctions de base ? Quand Élodie pourrait-elle vraisemblablement reparler et combien de temps faudra-t-il avant de passer de l’alimentation par sonde à l’alimentation solide ?
Je pense que cela prendra un peu de temps, d’ici une à deux semaines. Une fois la trachéotomie retirée, elle pourra prononcer quelques mots. Dans le même laps de temps, la sonde d’alimentation pourra être retirée pour lui permettre de s’alimenter par voie orale, d’ici une à trois semaines. Mais nous ne sommes pas pressés.
Après votre séjour ici, qui va assurer le suivi de sa convalescence ?
Nous en avons déjà discuté. Comme vous le savez, certains chirurgiens sont repartis le mercredi 14 octobre et le Dr Rakesh Jalla et moi-même sommes restés quelques jours de plus. Cependant, nous avons décidé d’instaurer des visioconférences quotidiennes et des consultations de télémédecine chaque jour avec l’équipe médicale de Maurice pour discuter de son évolution et des mesures à prendre. C’est déjà acté.
Qu’en est-il de la formation du personnel médical de l’hôpital Dr A. G. Jeetoo pour la prise en charge d’Elodie Thomas ?
Ils ont déjà été formés. La prise en charge de la patiente a débuté le 9 octobre et nous sommes arrivés le lundi 12 octobre. Durant ces trois jours, ils ont géré la patiente de manière exemplaire. Cela prouve qu’ils sont pleinement compétents pour traiter ce type de cas. Par conséquent, nous ne prévoyons aucun problème et nous savons qu’ils géreront la suite avec brio.
La majeure partie du travail est derrière nous. Il ne reste plus que la phase de rééducation et il y a ici une excellente équipe de physiothérapeutes, de personnel infirmier et de soins intensifs chez vous.
Pensez-vous qu’Elodie Thomas aura également besoin d’un accompagnement psychologique, une fois qu’elle ira un peu mieux ?
Il est encore un peu trop tôt, mais je pense qu’elle est déjà sortie de cette détresse psychologique. Elle souriait. C’est un point que nous pourrons réévaluer.
Sauver sa vie n’était que la première étape. À quoi ressemble son suivi à long terme ? Est-ce que cela s’étendra sur une longue période ?
Non, pas sur une longue période. Au maximum deux à trois semaines.
Pour conclure, le cas d’Elodie Thomas était-il rare ?
Je dirais plutôt que nous avons traité énormément de cas similaires par le passé. En Inde, comme vous le savez, nous soignons une population de 1,4 milliard de personnes et nous y sommes habitués. Le seul défi résidait dans le fait que nous allions opérer hors du pays, ce qui impliquait de lourdes questions logistiques et la constitution de notre propre équipe.
Tout cela a été rendu possible grâce au soutien du gouvernement de Maurice, des médecins locaux et de l’hôpital KIMS. Je n’ai pas eu l’impression de ne pas opérer en Inde. Nous étions une équipe de 14 personnes, incluant tous les spécialistes nécessaires pour ce type de cas : chirurgie cervico-faciale, neurochirurgie, ORL. Tout le monde était là : neuro-radiologue interventionnel, médecin intensiviste pour la gestion des soins intensifs et de l’anesthésie. Nous sommes venus en tant qu’équipe complète et non pas simplement le chirurgien seul. C’était une grande équipe de 14 experts dans leurs domaines respectifs.
Bio Express
Consultant senior au département de neurochirurgie des hôpitaux KIMS et membre de l’unité de Thane à Mumbai, le Dr Kapil Khandelwal est un neurochirurgien et chirurgien du rachis d’exception. Fort de plus de 16 ans d’expérience et de 10 000 interventions chirurgicales à son actif, il a mené à bien une opération d’une grande complexité pour extraire la balle qu’a reçue Elodie Thomas lors d’un tir de police et sauver sa vie, à Maurice.
