François de Grivel, industriel. Jocelyn Chan Low, observateur politique et Dev Sunnasy, observateur politique et économique.
• François de Grivel : « Il faut préserver un climat social sain et une bonne situation nationale »
• Jocelyn Chan Low : « Une crise sociale devient encore plus difficile à gérer lorsqu’il n’y a plus d’espoir »
• Dev Sunnasy : « Ce sont des mesures ‘‘panadol’’ qui sont actuellement prises »
Des robinets à sec aux routes bloquées, la colère gronde ces jours-ci et révèle un malaise qui déborde largement la crise de l’eau. Entre vie chère, défiance envers les autorités, intervention policière ayant gravement blessé une jeune mère et risques de dérapages sociaux, trois observateurs décryptent les fractures qui fragilisent le pays et lancent un même avertissement : sans solutions concrètes, anticipation et dialogue, la crise pourrait s’aggraver.
Le regard des observateurs sur la situation actuelle dans le pays
François de Grivel, industriel :
« La question de l’eau est avant tout une question climatique, qui ne dépend de la décision de personne. Les démarches visant à fournir de l’eau dans les différentes régions sont en cours. Les pertes d’eau importantes, malheureusement constatées depuis des années, doivent également être prises en compte. Il faut trouver des solutions à ce problème, même si elles coûtent très cher. Des programmes peuvent être menés sur quatre/cinq ans. Il s’agit d’investissements à long terme.
La question du dessalement doit être approfondie. Ce n’est pas nécessairement la meilleure solution, car le traitement de l’eau de mer soulève des considérations secondaires, notamment en matière de pollution et de déchets. Le problème de l’eau reste sensible. Au-delà des enjeux climatiques, il est nécessaire de prendre rapidement des décisions à long terme, sans perdre de temps.
Concernant les manifestations, elles doivent être contrôlées. Le contrôle doit être assuré par la police ou d’autres institutions. Camp-Levieux est un lieu sensible, où des personnes sont mécontentes, et pas uniquement en raison du problème de l’eau. Il est extrêmement malheureux que Mme Thomas ait été accidentée dans ce contexte. Les autorités prennent la situation au sérieux. Toutefois, lorsque des fautes sont commises par des personnes non assermentées ou par des membres de la police, des sanctions sévères doivent être prises. Il ne faut pas laisser les choses traîner : les décisions doivent être rapides et les sanctions intervenir sans attendre de longues procédures.
Par ailleurs, le problème de la drogue entraîne d’autres fléaux difficiles à gérer. L’objectif est de préserver un climat social sain et une bonne situation nationale, favorisant la sécurité et le bien-être de la population. »
Jocelyn Chan Low, observateur politique :
« Il fallait s’attendre, tôt ou tard, à des manifestations contre les coupures d’eau, compte tenu de la dégradation de la situation sociale et du mécontentement généralisé dans le pays. L’augmentation des prix et du coût de la vie, conjuguée à un gouvernement sans boussole et à un capitaine qui semble avoir perdu le contrôle de la situation, alimente les frustrations.
Rien ne laisse présager une amélioration des conditions de vie dans un avenir proche. La situation internationale et la hausse du prix de l’essence ne font qu’ajouter de l’huile sur le feu.
Le problème d’eau touche aujourd’hui chaque Mauricien dans son quotidien. Alors qu’on sait depuis plusieurs mois que la situation au niveau de l’eau allait se détériorer, les autorités n’ont pris que des demi-mesures.
Nous faisons aussi face à un problème majeur concernant le maintien de l’ordre. La police est divisée entre divers problèmes : la drogue, les dérives internes et les problèmes de sécurité tout court. Dans un tel contexte, le recours à la répression, notamment à travers la Special Supporting Unit (SSU), la Special Mobile Force (SMF) et le Groupement d’intervention de la police mauricienne (GIPM), constitue une réponse maladroite à une crise qui exige avant tout du dialogue et de la médiation. Était-il approprié de déployer des policiers armés dans des quartiers où les habitants sont déjà à bout de nerfs ? Peut-on vraiment confier des armes à des personnes qui ont, semble-t-il, la gâchette facile ? Le moindre incident peut dégénérer. Et c’est ce qui est arrivé.
Il faut repenser la manière dont le maintien de l’ordre est assuré dans le pays. L’intimidation d’une population déjà en souffrance peut entraîner des dérapages difficiles à maîtriser. »
Dev Sunnasy, observateur politique et économique :
« Tant que le gouvernement continuera à ne rien faire pour améliorer la situation, les problèmes ne feront que s’aggraver. Le mois prochain, cela fera deux ans que le gouvernement est au pouvoir, mais rien de concret n’a été accompli pour améliorer la situation. En l’absence des pluies attendues d’ici à la fin de 2026, la crise de l’eau risque de s’aggraver. Dès le début de l’année, le gouvernement savait que la situation hydrique allait se détériorer. Pourtant, il a attendu que la crise atteigne un stade plus critique et que des manifestations éclatent dans différentes régions du pays avant de prendre des mesures, dans une logique davantage réactive qu’anticipative, voire ‘‘post-mortem’’. Une telle gestion est indigne d’un pays qui aspire au développement. »
