Il est des hommes dont le parcours mérite mieux que les sarcasmes, dont l’expérience appelle le respect et dont l’héritage politique devrait inspirer les générations plutôt que nourrir les querelles.
Le Sénégal que nos anciens nous ont légué est le fruit de sacrifices, de convictions, de combats et d’engagements parfois douloureux. Ils nous ont transmis une certaine conception de la République, dans laquelle le respect des aînés, la reconnaissance du mérite et la transmission du savoir occupent une place essentielle.
Malheureusement, depuis quelque temps, une partie de notre jeunesse semble confondre l’engagement politique avec l’insulte, la critique avec le dénigrement et la conquête de l’espace public avec la destruction de la réputation d’autrui. Comme si rabaisser ceux qui nous ont précédés pouvait suffire à nous élever. Une nation qui apprend à ses enfants à mépriser ses aînés prend le risque de les priver de leur propre histoire.
C’est dans cet esprit que je souhaite rendre hommage à un homme dont le parcours a profondément marqué la vie politique sénégalaise : Monsieur Idrissa Seck, ancien Ministre du Commerce, Ministre d’État et Directeur de cabinet du Président Abdoulaye Wade, ancien Premier ministre, Président du Conseil économique, social et environnemental.
Au-delà des divergences, des controverses et des choix politiques, il existe des trajectoires que l’honnêteté intellectuelle nous commande de regarder avec recul, objectivité et considération.
7 MOMENTS QUI ONT MARQUÉ UN PARCOURS POLITIQUE
- l’audace d’un jeune stratège
En 1988, Idrissa Seck est nommé Directeur de campagne d’Abdoulaye Wade. À une époque où l’alternance démocratique demeure un horizon à conquérir, il s’engage dans un combat politique exigeant. Cette première expérience révèle déjà son intérêt pour la stratégie, l’organisation et la conquête du pouvoir. En 2000, il retrouve cette responsabilité et accompagne la campagne qui conduit Me Abdoulaye Wade à la magistrature suprême, au terme de l’alternance historique du 19 mars.
- L’entrée au gouvernement et l’expérience du commerce
En 1995, Idrissa Seck devient Ministre du Commerce, de l’Artisanat et de l’Industrialisation. Cette responsabilité lui permet de découvrir les exigences de l’action gouvernementale et les mécanismes de la décision publique. Elle constitue une étape importante dans la construction de son parcours institutionnel.
- La Présidence de la République
À la suite de l’alternance de 2000, il est nommé Ministre d’État, Directeur de cabinet du Président de la République. Au cœur de la Présidence, il participe à une période déterminante de la vie politique nationale. Cette fonction exige de la méthode, de la discrétion, une capacité d’organisation et une compréhension fine des rapports entre les institutions.
- La Déclaration de politique générale du 3 février 2003
Le lundi 3 février 2003, devant l’Assemblée nationale, Idrissa Seck présente sa Déclaration de politique générale en sa qualité de Premier Ministre. Cette intervention reste associée, dans la mémoire politique sénégalaise, à une parole travaillée, à une grande aisance oratoire et à un goût prononcé pour les références historiques, philosophiques et religieuses.
Son discours aborde les priorités nationales, notamment les conséquences du naufrage du Joola, la lutte contre la pauvreté, le développement rural, l’éducation, la santé et l’emploi. Au-delà de la forme, il s’agissait de présenter une feuille de route gouvernementale devant la représentation nationale.
Je retiens de cet épisode une leçon essentielle : la parole politique ne se réduit pas à la capacité de convaincre une foule ; elle doit également traduire une vision, exposer des priorités et engager la responsabilité de celui qui gouverne.
- L’art de la formule et la proximité avec le peuple
Idrissa Seck appartient à cette génération d’hommes politiques qui ont compris que le discours peut devenir un événement en lui-même. Son éloquence, ses formules imagées et ses références à la vie quotidienne ont nourri de nombreuses conversations au Sénégal.
Comment oublier, dans cette mémoire populaire, les références aux « Gorgorlous », ainsi que les séquences associées à Seune Sène, qui ont marqué les esprits et suscité de nombreuses réactions ? Ces images rappellent que la politique sénégalaise ne se joue pas uniquement dans les institutions : elle se prolonge dans les foyers, les débats de quartier, les médias et la culture populaire.
L’orateur qui sait retenir l’attention du peuple possède un instrument puissant. Encore faut-il que cette parole demeure au service du débat public et de l’intérêt général.
- L’épreuve, la rupture et la persévérance
Le parcours d’Idrissa Seck n’a pas été une succession de victoires. Sa rupture avec le président Abdoulaye Wade, son départ de la Primature en avril 2004, les controverses autour des chantiers de Thiès et son incarcération en 2005 ont constitué des épisodes majeurs de sa trajectoire.
Il a ensuite fondé le parti Rewmi en 2006 et poursuivi son engagement politique en dehors du PDS. Son histoire rappelle que les itinéraires politiques sont faits de rapprochements, de ruptures, d’épreuves et de recommencements. L’histoire, lorsqu’elle est écrite avec sérieux, ne doit ni effacer les difficultés ni réduire un homme à celles-ci.
- La présidentielle de 2019 et la Présidence du CESE
À l’élection présidentielle du 24 février 2019, Idrissa Seck arrive en deuxième position avec environ 20,5 % des suffrages exprimés. Il s’impose alors comme l’une des principales figures de l’opposition.
Je me souviens de cette période avec une émotion particulière. Nous étions à ses côtés, aux côtés de personnalités telles que Cheikh Hadjibou Soumaré, Pape Diop, Abdoul Mbaye, Lamine Ba et Ndeye Khady Diop. Idrissa Seck bénéficiait alors d’une attention populaire considérable et incarnait, pour de nombreux Sénégalais, une possibilité politique.
En novembre 2020, il est nommé à la tête du Conseil économique, social et environnemental. Il quittera cette fonction en avril 2023 pour préparer sa candidature à l’élection présidentielle de 2024. Ce passage à la tête d’une institution consultative de la République complète un parcours qui l’aura conduit du gouvernement à la Primature, de l’opposition aux institutions.
Ces 7 moments ne prétendent pas résumer toute une carrière. Ils permettent néanmoins de mesurer l’étendue d’un itinéraire qui mérite d’être étudié avec sérieux, y compris par ceux qui ne partagent pas ses convictions.
AU-DELÀ DE LA POLITIQUE, UN SOUVENIR PERSONNEL
Il existe cependant des souvenirs qui ne figurent dans aucun curriculum vitae et que les archives officielles ne pourront jamais restituer. Ce sont ceux que l’on garde au fond de soi, parce qu’ils ont contribué à façonner notre regard sur les autres et sur la vie.
J’ai eu le privilège de connaître Idrissa Seck au-delà des tribunes et des grandes déclarations. Un jour, à son domicile, j’ai eu la chance de le voir diriger la prière du crépuscule. En l’écoutant réciter le Coran, j’ai été particulièrement sensible à sa diction, à son articulation et à la précision de sa récitation. Ce moment, empreint de spiritualité, demeure gravé dans ma mémoire.
J’ai également été marqué par son élégance vestimentaire. Son costume parfaitement ajusté, sa cravate soigneusement choisie, sa chemise blanche, son pantalon subtilement relevé et ses chaussures impeccablement assorties composaient une silhouette reconnaissable. Chez lui, cette recherche de l’élégance semblait participer d’un art de se présenter, de porter la parole et d’habiter l’espace public.
Mais un autre souvenir me revient chaque fois que je me rends en France. Á force d’entendre Idrissa Seck évoquer le Saint James, à Paris, j’ai fini par vouloir découvrir moi-même cet établissement. Je me suis dit qu’en tant que jeune acteur politique, il me fallait comprendre ces lieux dont il parlait avec tant de familiarité. Depuis, lorsque l’occasion se présente, nous y prenons un café, et ce moment me rappelle combien les conversations, les détails et les habitudes de ceux que nous côtoyons peuvent, parfois, éveiller notre curiosité et élargir notre horizon.
C’est aussi cela, l’héritage d’un aîné : des idées, des souvenirs, des références, des lieux et des expériences qui continuent de nous accompagner longtemps après les conversations.
Je n’oublie pas non plus qu’au lendemain de la proclamation des résultats de la présidentielle de 2019, Idrissa Seck m’a publiquement adressé des remerciements à la suite de la publication de son livre blanc. Ce geste, je le garde comme un souvenir de reconnaissance et de considération.
LE DEVOIR DE RECONNAISSANCE
Aujourd’hui, mon propos n’est ni de réécrire l’histoire, ni d’idéaliser un homme, ni de demander à quiconque d’adhérer à ses positions politiques. Il est simplement de rappeler qu’une démocratie mature doit être capable de distinguer le désaccord du mépris et la critique légitime de l’humiliation gratuite.
Nous pouvons contester les idées d’un ancien Ministre, discuter le bilan d’un Premier ministre, interroger les décisions d’un responsable politique et même condamner fermement certaines de ses positions. Mais nous ne devons jamais perdre de vue la dignité humaine ni oublier que la vie publique est également une école de transmission.
À Idrissa Seck, comme à tous ces anciens qui nous ont inspirés et qui ont contribué, chacun à sa manière, à notre apprentissage de la politique, j’adresse mes vœux les plus sincères.
Qu’Allah SWT leur accorde une longue vie, une santé de fer, la sérénité et la force de continuer à transmettre leur expérience aux générations montantes.
Que Dieu préserve nos aînés, apaise leurs cœurs et nous donne l’humilité de les écouter tant qu’ils sont parmi nous.
Car demain, lorsque nous serons à notre tour les anciens, nous souhaiterons peut-être que les jeunes générations retiennent de nous autre chose que nos erreurs, nos querelles et nos désaccords.
Apprenons donc :
- À nous inspirer de nos anciens plutôt qu’à les dénigrer ;
- À les questionner plutôt qu’à les insulter ;
- À discuter leur héritage plutôt qu’à vouloir effacer leur histoire.
Une nation ne grandit pas en abaissant ceux qui l’ont précédée. Elle grandit lorsqu’elle sait recueillir les leçons du passé pour mieux préparer l’avenir.
Avec toute ma gratitude et ma reconnaissance.
Dr Mohamed Diallo
Ancien Ministre
Président de la Coalition Natangué Askan Wi
