L’instauration d’un couvre-feu par les autorités frappe de plein fouet l'économie nocturne de l'île Maurice. Des artistes aux restaurateurs en passant par les futurs mariés, les restrictions de circulation paralysent des secteurs entiers et plongent de nombreux acteurs économiques dans une vive inquiétude.
Hôtellerie : les artistes du spectacle privés de revenus
Pour les artistes et danseurs sous contrat dans les établissements hôteliers du littoral, l’impossibilité de circuler le soir équivaut à une perte sèche immédiate.
À la nuit tombée, depuis le début de la semaine, les scènes restent silencieuses dans les complexes hôteliers du nord, du sud et du sud-ouest. Pour Denis Claude Gaspard, chanteur et responsable de la troupe Paradise Dance Group, la mesure d'exception a sonné l'arrêt brutal des représentations. Son groupe, qui rassemble musiciens, chanteurs et danseuses, sillonne d'ordinaire l'île pour honorer des contrats cruciaux. Aujourd'hui, l'inquiétude a pris le pas sur la musique.
« Pour des raisons de sécurité évidentes, nous avons préféré ne pas prendre la route », confie Denis Claude Gaspard. La logistique des spectacles de fin de soirée s'avère en effet incompatible avec les restrictions horaires. « De toute façon, le temps de démonter le matériel et de faire le trajet de retour, nous nous serions trouvés sur la route bien après l'heure limite du couvre-feu. Nous avons donc choisi de rester chez nous pour ne faire courir aucun danger à nos équipes. Mais vis-à-vis des directions d'hôtels, c'est déchirant : nous ne sommes pas en mesure de remplir notre part du contrat. »
Dans ce secteur dans lequel la précarité guette à la moindre interruption, le mode de rémunération au cachet accentue l'angoisse. Chaque soirée annulée creuse un déficit impossible à rattraper. « Je comprends parfaitement la démarche des autorités ; ce n’est pas la faute du gouvernement si le couvre-feu a dû être imposé pour maintenir l'ordre. » « Malheureusement, sur le terrain, c'est nous qui en faisons les frais directs. Le manque à gagner laisse un trou béant dans notre budget mensuel, qui ne sera jamais comblé. »
Face à cette impasse, Denis Claude Gaspard sensibilise les contestataires. « Je demande solennellement aux auteurs de ces tensions de cesser immédiatement. Ils ne réalisent pas l'ampleur du tort qu'ils causent au pays, à notre image, et à des dizaines de travailleurs comme nous. »
Yashvynee Dhonow, président de l’Union des artistes, assiste, impuissant, à l’asphyxie financière de ses pairs. À la tête du groupe Midnight Stars, qui anime de sept à huit grands hôtels à travers l'île, il préside également l’Union des artistes. Depuis les premiers débordements en début de semaine, le quotidien de ses musiciens a basculé dans une tension permanente.
« Ce que nous avons traversé depuis lundi est éprouvant », raconte-t-il. Il est encore marqué par les frayeurs vécues sur le réseau routier. « Dès lundi soir, au moment de regagner nos domiciles après le spectacle, nous avons dû faire preuve d'une extrême prudence. Dès le lendemain, avec l'entrée en vigueur du couvre-feu, nous avons convenu avec les hôteliers qu'il était déraisonnable de prendre la route. Nous avons reconduit cette décision mercredi. Car nous refusons de mettre en péril la vie de nos membres. »
Cette prudence a toutefois un coût social dévastateur. Contrairement aux salariés disposant d'un revenu garanti, les intermittents du spectacle subissent l'annulation sans compensation. « Dans ma troupe, je compte des mères célibataires. Toutes ces personnes dépendent exclusivement de ce travail pour nourrir leurs enfants et payer leurs factures. Nous n’exerçons aucun autre métier d'appoint. »
Avec l'annulation consécutive de trois à quatre représentations hebdomadaires, l'équation devient intenable. « Les samedis, nous n'avons habituellement pas de tour de chant prévu dans ces établissements. Si le couvre-feu devait être prolongé jusqu'à ce vendredi, le bilan monterait à quatre jours d'affilée sans le moindre salaire. C'est une épreuve d'une grande dureté », fait observer Yashvynee Dhonow.
S’exprimant au nom de l’ensemble de la profession, le président de l’Union des artistes indique que ce drame humain touche des centaines d'exécutants de l'ombre à l'échelle nationale. « Les personnes au cœur de ces violences n'ont aucune notion de la détresse qu'elles sèment autour d'elles. Leurs actes détruisent notre gagne-pain. »
Restauration : l’addition salée du couvre-feu
Pour le secteur de la restauration, le couperet du couvre-feu est tombé au pire moment. Privés du service du soir — véritable poumon de leur chiffre d'affaires —, les gérants assistent, impuissants, à la désertion de leurs salles.
À la tête des enseignes Kesar, à Flacq et à Floréal, Deepak Doolooa dresse un constat amer au terme d'une semaine tronquée.
« D'ordinaire, nos établissements fonctionnent midi et soir », explique le restaurateur. « Mardi, par précaution, nous n'avons même pas levé le rideau. Mercredi, nous avons tenté d'assurer un service pour le dîner jusqu’à 19 h 30 afin de permettre à nos employés de rentrer à temps. Mais le résultat a été nul : nous avons péniblement enregistré un ou deux plats à emporter, rien de plus. Les rues sont vides. Les familles sont inquiètes, elles ont peur et préfèrent ne pas s’aventurer dehors une fois la nuit tombée. Or, comme le midi génère déjà peu de volume, la situation nous asphyxie. »
Le coup est d'autant plus rude que le calendrier jouait en sa faveur. Ses établissements proposent un menu végétarien réputé, particulièrement couru en cette période de carême religieux. Au lieu du pic de fréquentation attendu, Deepak Doolooa doit composer avec une chaîne logistique désorganisée.
« Je dois courir dans les supermarchés pour m'approvisionner par mes propres moyens, car les livraisons habituelles de produits frais ne se font plus ou arrivent au compte-gouttes. » Cette désorganisation assombrit son horizon économique. « C’est une grande défaite. À la fin du mois, les échéances ne nous attendront pas : il faudra régler la main-d’œuvre, honorer les loyers commerciaux et régler les factures courantes. Et le plus angoissant reste cette totale incertitude : personne ne sait combien de temps le climat va durer. »
Mariage sous couvre-feu pour sauver le grand jour
Leur union était planifiée depuis dix-huit mois pour la soirée du mercredi 14 octobre. À cause des incidents et du couvre-feu, Joe Alexandre et sa fiancée Sarah François Alexandre ont reprogrammé leur noce pour vendredi matin, avec le soutien indéfectible de leurs prestataires et de leurs proches.
Au milieu des bilans comptables et des difficultés logistiques, des histoires d'amour et de famille ont également failli trébucher sur les aléas de l'actualité. Pour Joe Alexandre et sa compagne Sarah, la date du mercredi 14 octobre devait être le couronnement d’une longue attente.
« La préparation de notre mariage a nécessité un an et demi de travail », dit Joe Alexandre. « Tout s'est effondré en quelques heures. Dès lundi, nous sentions que la situation sur les routes allait se détériorer. Mais quand l'annonce officielle du couvre-feu est tombée mardi, nous avons vécu un pic de stress monumental. Notre programme initial prévoyait une cérémonie en fin de journée à l'église de Rivière-Noire, suivie d'une réception de fête au domaine Walinzi à Yemen. »
L'enjeu n'était pas seulement d'échanger des consentements, mais de préserver la présence de leurs familles : une quarantaine d'invités avaient spécialement fait le long voyage depuis l'étranger pour assister à l'événement. Reporter la noce à plusieurs mois signifiait laisser repartir leurs proches sans célébration.
Sans céder au découragement, le couple a pris son téléphone pour contacter l’église et l’ensemble de la chaîne des prestataires de mariage : traiteur, photographe, décorateurs et autres.
« Nous avons contacté l’église et appelé tous nos partenaires un par un, et ils ont fait preuve d’une compréhension et d’une solidarité admirables », se réjouit le jeune marié. « Tous ont accepté d'aménager leurs plannings au pied levé pour déplacer la célébration à vendredi 16 octobre, dès 10 h 30, avec un déjeuner festif en pleine journée. C’est un soulagement immense pour Sarah et moi, car nos invités pourront finalement être à nos côtés. »
Une solution que Joe Alexandre attribue à un élan de générosité spontané de leur entourage. « Si nous avons réussi ce tour de force en moins de quarante-huit heures, c’est avant tout grâce à nos proches. Nos familles et nos amis se sont immédiatement mobilisés pour multiplier les appels, faciliter les démarches et nous aider à tout réorganiser. Dans l’épreuve, la bienveillance nous a portés. »
Restaurant et bar : la vigilance est de mise
À Grand-Baie, épicentre des sorties nocturnes de la région du nord, le silence gagne prématurément le littoral. Le restaurant et bar d’ambiance N’Joy, qui accueille d'ordinaire une foule cosmopolite de midi à minuit avec des prestations live et des sessions de disc-jockeys le week-end, tourne au ralenti.
Bien que le village balnéaire ne soit pas directement situé dans l’épicentre des foyers de tension, la direction a fait le choix de la retenue. Les portes se ferment désormais vers 19 heures, privant l'établissement de ses heures de plus forte affluence.
« Même si nous nous trouvons en dehors des zones chaudes, nous préférons fermer bien plus tôt par souci de sécurité, afin d'éviter tout problème sur les routes pour nos équipes comme pour nos clients », explique Estelle Saint Lambert, directrice de N’Joy.
Pour l'adresse festive qui mise sur la convivialité des longues soirées d'été, l'interruption précoce représente un préjudice certain. « C’est un impact très lourd pour notre exploitation », poursuit la responsable. « Notre concept s’appuie sur l'accueil quotidien d'un public nombreux, avec une fréquentation encore plus dense lors des week-ends. Fermer à l'heure du dîner va à l'encontre de notre modèle. »
Mr Berti adapte son organisation pour la sécurité de ses équipes
Gérer un réseau de neuf restaurants à travers l’île Maurice dans un contexte de tensions et de restrictions de circulation représente un défi opérationnel majeur. Pour Stanislas Berti, fondateur et dirigeant de l’enseigne Mr Berti, une priorité s’est immédiatement imposée : assurer la sécurité de ses collaborateurs et de ses clients, tout en préservant autant que possible la continuité de l’activité.
« Dès les premières tensions, nous avons dû revoir notre organisation, parfois d’heure en heure, en fonction de l’évolution de la situation. Notre priorité a été de permettre à chacun de nos collaborateurs de travailler dans des conditions sécurisées et de regagner son domicile sereinement. L'approche implique naturellement des décisions difficiles, notamment la réduction de nos horaires d’ouverture et la suspension de certains services du soir. »
« Je tiens sincèrement à remercier l’ensemble de nos collaborateurs. Malgré l’incertitude et les contraintes, ils ont fait preuve d’un professionnalisme, d’une solidarité et d’une capacité d’adaptation remarquables. C’est dans les moments difficiles qu’on mesure véritablement la force d’une entreprise et des femmes et des hommes qui la composent. »
Une partie importante du réseau Mr Berti étant implantée au sein de stations-service TotalEnergies, les fermetures anticipées de ces établissements ont également nécessité une réorganisation rapide des opérations.
« Nous travaillons en étroite coordination avec nos partenaires et adaptons nos décisions à la réalité du terrain. Les perturbations ont évidemment des répercussions économiques importantes, mais il ne saurait être question de faire passer le chiffre d’affaires avant la sécurité des personnes. »
Pour Stanislas Berti, la période appelle avant tout au calme, à la responsabilité et à la solidarité.
« Nous comprenons pleinement la nécessité des mesures prises par les autorités pour assurer la sécurité de la population et favoriser un retour rapide à la normale. Dans une situation pareille, chacun doit prendre ses responsabilités. En tant qu’entrepreneurs, nous avons également un rôle à jouer, en faisant preuve de sang-froid, de discernement et de solidarité. »
À l’approche de la haute saison touristique, le chef d’entreprise reste néanmoins attentif aux conséquences que pourraient avoir les événements sur l’image et l’activité économique de Maurice.
« Maurice bénéficie d’une réputation internationale exceptionnelle, construite notamment sur son hospitalité, sa stabilité et son dynamisme. Il est essentiel de préserver ces atouts. J’ai personnellement reçu plusieurs appels de proches à l’étranger, préoccupés par les événements. Les réactions montrent à quel point l’image de notre île compte au-delà de nos frontières. Mais je reste profondément confiant dans la capacité de Maurice et des Mauriciens à traverser la période et à retrouver rapidement la sérénité qui fait la force de notre pays. »
